Mercredi 13 janvier 2016
7 min

Comment le monde musical s'organise pour rendre hommage

Il y a deux jours, nous apprenions la disparition de David Bowie. La semaine dernière, c’est Pierre Boulez qui nous quittait. Face à ces évènements, le paysage musical s’émeut, puis doit se mobiliser. Des communiqués officiels dans un premier temps. Puis il faut penser aux hommages. Saluer la mémoire, cela s’organise, se planifie, et bouscule certains programmes.

Certains acteurs de la vie culturelle s’apprêtent justement à rendre hommage à Pierre Boulez, ce jeudi lors d’une cérémonie à Saint Sulpice, mais également avec un concert le 26 janvier.

Pour saluer l’homme disparu le 5 janvier dernier, il faut réagir vite selon Emmanuel Hondré, directeur des concerts et des spectacles à la Philharmonie de Paris. Surtout avec un concert, afin de faire vivre et d’exprimer toutes les facettes de l’œuvre de Pierre Boulez. Organisé à la Philharmonie de Paris, cet évènement rassemblera l’Ensemble intercontemporain, l’Orchestre de Paris et l’IRCAM.

Mais contrairement à la musique, un concert à la Philharmonie ne peut pas s’improviser. Il faut discuter, s’organiser, avec, dans le cas d’un hommage, l’impératif de s’accorder avec la famille : « La disparition d’un grand artiste rend urgent certaines choses. Cela nous met face à nos convictions. La grande difficulté, c’est de devoir tout changer en fonction des circonstances, comme c’est le cas avec Pierre Boulez, et peut-être avec David Bowie. Glisser un concert le 26 janvier, dans une saison aussi dense que celle de la Philharmonie, c’est un tour de force. On travaille la nuit, tout le monde pousse les murs pour y arriver. Détricoter les autres programmes, c’est quasiment infaisable. La meilleure manière, c'est de récupérer les choses pour la saison suivante, c’est-à-dire la saison 2016-2017. Nous avons choisi de modifier le contenu, le programme de certains concerts. Comme ce n’est pas encore imprimé, nous n’avons pas encore pris d’engagement avec le public. Nous avons encore une dizaine de jours pour réagir. »

La programmation de la Philharmonie est conçue généralement deux ans à l’avance. Il s’agira donc surtout ici de rendre encore plus spéciaux des évènements qui étaient déjà prévus, comme l’anniversaire de l’artiste en mars, ou les 40 ans de l’Ensemble intercontemporain, qu’il a fondé.

Par ailleurs, les musiciens doivent également s’organiser pour le concert du 26 janvier. Pour l’Ensemble intercontemporain, il était naturel et primordial de jouer au plus vite, l'urgence n’est pas étrangère aux musiciens, comme explique Hervé Boutry, directeur de l’ensemble : « On dit toujours que la programmation est décidée très longtemps à l’avance. Mais il faut savoir que c’est une programmation qui est dynamique, elle est en permanence en train d’évoluer. Il y a toujours des éléments nouveaux qui nous arrivent, et au fur et à mesure nous adaptons la programmation, et aussi les plannings. Dans ces conditions, évidemment, les musiciens de l’ensemble sont tout à fait prêts à bousculer leurs horaires et à multiplier les répétitions en dernière minute, malgré leurs engagements extérieurs pour réaliser cet hommage avec le public. »

Le Conservatoire Supérieur National de Musique et de Danse de Paris (CNSMdP) participera également à l’évènement. Selon Bruno Mantovani, directeur de l’établissement, les élèves ont manifesté leur envie de se mobiliser : « Quand il y a comme ça des chocs, on a besoin de se reconstituer en groupe. On se pose tous la question de savoir quel type d’hommage on peut lui rendre. La musique de Pierre Boulez est difficile à jouer, on n’improvise pas un concert Boulez comme on peut improviser un concert Jean-Sébastien Bach. Donc ça demande peut être un autre type d’organisation, un autre type de volonté mais en tout cas il y a humainement un attachement très fort des élèves pour cette grande figure. Et il est important que l’honnête musicien ou danseur soit conscient du monde qui l’entoure. »

Mais un hommage ne consiste pas seulement en une succession d’évènements. Et comme le raconte Frank Madlener, à la tête de l’IRCAM, cela entrerait même en opposition totale avec l’esprit de Pierre Boulez : « Boulez était assez allergique à la solennité, et au côté monumental ou mémorial. Je ne connais pas d’autres personnes aussi allergiques à la nostalgie, au crépuscule, au désenchantement. Jamais il n’a considéré, jusqu’à son plus grand âge, que les temps d’avant étaient mieux que l’aujourd’hui ».

Cet esprit, Sophie Cherrier, flûtiste à l’Ensemble intercontemporain depuis 36 ans, le connait bien. Pour elle, c’est effectivement dans le long terme que tout doit s’inscrire : « Je pense que rendre hommage à Pierre Boulez, c’est faire vivre continuellement sa musique. Essayer de transmettre ce qu’il nous a transmis me semble plus important que de se focaliser autour d’un évènement. »

Un avis que partage Maxime Pascal, chef d’orchestre. Co-fondateur du jeune ensemble Le Balcon, il a vécu cette disparition comme une prise de conscience : « Les gens de ma génération se disent qu’il a fait un travail extraordinaire et que maintenant c’est à nous de travailler énormément pour réaliser ce qu’on a dans la tête. Maintenant qu’il n’est plus là, il faut créer nos institutions, créer nos orchestres, notre musique … C’est à nous de poursuivre ce travail. »

Toutes les informations concernant le concert du 26 janvier devraient être dévoilées très prochainement, alors que la Philharmonie est également en train de penser l’hommage à David Bowie. L’annonce de son décès est intervenue quelques heures avant que nous allions à leur rencontre, et déjà, la Chine, le Japon et les Etats-Unis avaient contacté Emmanuel Hondré pour éventuellement reprendre le spectacle Wiebo de Philippe Decouflé. Il avait été programmé le 7 mars dernier dans le cadre de l’exposition qui était dédiée à l’artiste.

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