Mardi 17 mai 2016
6 min

Comment interpréter les oeuvres d’Erik Satie ?

Pour jouer Satie, il faut connaître Satie. Connaître le personnage, sa vie, ses lettres, son rapport aux autres, ses registres si différents qui ont pourtant un point commun : sortir de l’histoire de la musique. Reportage d'Aliette de Laleu.

Comment jouer une Gnossienne « avec conviction et une tristesse rigoureuse » ? Sur ses partitions, Erik Satie inscrit de nombreux mots et indications loufoques. Un casse-tête pour les interprètes du XXème siècle à aujourd’hui. Comment jouer la musique de ce compositeur emblématique de la modernité qui aurait fêté ses 150 ans, le 17 mai 2016 ?

« Satie n’est jamais présent dans sa musique, il s’absente. Il laisse sa musique comme un dispositif poétique où chacun peut se reconnaître et se retrouver », explique Romaric Gergorin, auteur d’Erik Satie, une biographie sur le compositeur sortie en mars 2016 chez Actes Sud. Dans son écriture, Erik Satie s’oppose radicalement à la période romantique. Il enlève tout lyrisme pour se rapprocher d’une musique pure, transparente.

L’interprète doit alors trouver dans les oeuvres de Satie une poésie qui permet d’éviter de jouer une musique fade ou vidée de ses émotions.

« Il faut chercher dans des choses inhabituelles, à l’image du compositeur. Satie a un immense rapport au son, à la pureté, à l’humour, à la profondeur. On doit chercher toutes ces sensations, données et ressenties pour en faire quelque chose », explique la pianiste et professeur de piano Anne-Lise Gastaldi. La part de liberté des interprètes permet de découvrir des versions très différentes des oeuvres de Satie. A chacun son tempo, à chacun son imagination, à chacun sa sonorité.

« La musique de Satie est très difficile à interpréter. il n’y a pas de barres de mesures, c’est aux interprètes de trouver leur propre chemin », rappelle l’auteur Romaric Gergorin. En effet, les partitions d’Erik Satie sont remplies d’annotations, mais pas celles que l’on trouve habituellement. Pour Satie, il faut jouer « avec étonnement » ou faire un accord « très luisant ». Autant de mots qui trompent l’interprète et brouillent les pistes de réflexion autour de sa musique.

Erik Satie et l'humour

Faut-il suivre à la lettre les indications d’Erik Satie ? Doit-on les prendre au sérieux ? « Ce ne sont en aucun cas des indications d’interprétation », avance la pianiste Anne Queffélec. « Ce ne sont pas des clés de jeu, mais ce sont des clés à une ouverture à la liberté. Chacun a le champ libre », conclut la musicienne.

Ces annotations fantaisistes reviennent souvent dans l’oeuvre de Satie. Tout d’abord dans les titres : Embryons desséchés, Véritables préludes flasques (pour un chien), Les trois valses distinguées du précieux dégoûté« Elles ne correspondent pas à la musique, elles existent pour créer des éléments de distorsion, de diversion, pour créer le plus grand écart entre l’oeuvre, le titre et les commentaires », analyse Romaric Gergorin. C’est d’autant plus vrai qu’Embryons desséché s est l’une des plus belles et poétiques oeuvres de Satie.

Anne-Lise Gastaldi en fait souvent l’expérience avec ses élèves : « On regarde le titre, on se dit que c’est amusant, et puis il suffit d’entendre la musique pour qu’elle provoque un grand questionnement. J’aime confronter mes élèves à des choses énigmatiques, obscures, voire hermétiques ». Surtout que les enfants apportent une innocence et une fraîcheur que Satie recherchait dans ses oeuvres, écrites loin des codes de la musique de cette époque.

Une musique de l'intérieur

Erik Satie, par exemple, voulait écrire une musique de l’intérieur, loin des démonstrations virtuoses du romantisme. Jouer des oeuvres de Satie, en concert, dans une grande salle face à un public nombreux, s’oppose aux intentions premières du compositeur. Anne Queffélec raconte comment elle pallie ce paradoxe : « J’y vais avec mon coeur. Et je considère la salle comme un rassemblement d’individus singuliers où je joue pour chacun d’eux. »

Anne-Lise Gastaldi, elle, préfère réinventer le concert pour jouer les oeuvres de Satie. En octobre 2016, elle organise avec ses élèves une soirée à la Philharmonie de Paris où seront jouées les Vexations, une pièce écrite en 1893 par le compositeur. Comme à son habitude, Satie écrit une note d’intention sur la partition : « Pour se jouer 840 fois de suite ce motif, il sera bon de se préparer au préalable, et dans le plus grand silence, par des immobilités sérieuses ».

La professeur de piano souhaite occuper toute une nuit la salle de la Cité de la musique et faire jouer tour à tour ses élèves, des débutants aux confirmés, pendant 12 heures. Le public pourra aller et venir, s’allonger, rêver, dormir, baigné par la musique de Satie. Une expérience importante pour Anne-Lise Gastaldi qui considère que cette musique « ne s’adresse à personne en particulier ». « Elle est faite pour être jouée dans des lieux ou conditions improbables », conclut la pianiste.

Erik Satie a déclaré de son vivant : « Je ne tiens pas à être un maître : c’est trop ridicule ». Pourtant, 150 ans après sa naissance, sa musique est connue et jouée dans le monde entier, et son histoire décryptée par tous les interprètes désireux de s’aventurer dans sa musique si difficile à cerner.

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