Mardi 31 mai 2016
7 min

Au Brésil, les artistes au cœur de la contestation

Alors que le Brésil traverse une crise politique majeure, les artistes se mobilisent contre le gouvernement intérimaire, dirigé par Michel Temer. Discours politiques pendant les concerts, occupations d’instituts culturels. Ils organisent la défense du milieu culturel qu’ils estiment menacé.

Depuis plusieurs semaines, la politique s’est emparée des rues de la métropole São Paulo. Les manifestations contre le nouveau gouvernement se multiplient, et sur les murs de la ville, parmi les très nombreux graffitis, on peut lire « Fora Temer » ou « Temer Jamais », littéralement « Temer Dégage », « Temer Jamais ». A la pointe de cette contestation, on retrouve les artistes, comme ceux du groupe jazz punk Metà Metà. Sur internet ses membres diffusent des affiches à imprimer pour que les fans puissent exprimer à leur tour leur indignation sur les façades des bâtiments. Et l’amertume est forte lorsque l’on demande aux musiciens ce qu’ils pensent du nouveau gouvernement : « Premièrement on ne le reconnait pas comme un gouvernement, parce que ce n’est pas un gouvernement qui a été élu, il est le fruit d’une conspiration. Ils ont fait tomber la première présidente femme du Brésil, ils ont quasiment fabriqué de toute pièce le crime qui lui a été imputé pour justifier l’impeachment. Il est important de dire que le projet du nouveau gouvernement a été battu à quatre reprises lors des élections précédentes ».

©Sofia Anastasio / RF France Musique
©Sofia Anastasio / RF France Musique

Coup d’Etat institutionnel

Nous étions à São Paolo pour rencontrer les artistes brésiliens programmés au Festival d’Ile-de-France à la rentrée. Et tous partageaient la même inquiétude face à une situation qu’ils qualifient de Coup d’Etat institutionnel, en référence au Coup d’Etat militaire de 1964. Le souvenir de la dictature est encore vif pour André du groupe Os mulheres negras : « Bien sûr que j’ai très peur, d’autant que 1964 reste dans ma mémoire. Mon père a été quasiment torturé, beaucoup de mes amis ont été emprisonnés et là récemment avec ce qu’il vient de se passer… Je travaille à la télévision et dernièrement je me suis clairement positionné contre un député de droite qui a parlé de la dictature comme ayant été quelque chose qui avait été utile. Le lendemain je recevais 300 mails de personnes qui m’insultaient et me demandaient de quitter mon pays ».

©Sofia Anastasio / RF France Musique
©Sofia Anastasio / RF France Musique

Lors de notre voyage, la ville était en pleine Virada Cultural, évènement culturel comparable à notre Fête de la Musique. Pendant trois jours, des concerts étaient organisés en plein air, et beaucoup d’entre eux furent teintés de politique. A la fin des morceaux on pouvait entendre la foule scander « Fora Temer » ou « Temer Jamais », expressions que l’on retrouvait également sur les t-shirt des musiciens du groupe Bixiga 70, ou sur l’écran géant de la scène du rappeur Criolo. Si la colère est si forte, c’est également parce que la culture a été l’une des premières victimes du gouvernement. A peine arrivé au pouvoir, Michel Temer a supprimé le ministère de la Culture, pour le rattacher à celui de l’Education. Il est revenu sur cette mesure quelques jours plus tard mais cela n’a pas été suffisant pour amadouer les artistes qui ont décidé de donner de l’ampleur au mouvement en s’emparant des Fundarte, les fondations d’art qui représentent le Ministère de la Culture dans vingt-et-un Etats fédérés du Brésil.

©Sofia Anastasio / RF France Musique
©Sofia Anastasio / RF France Musique

Occupy Fundarte

A l’entrée de la Fundarte de São Paulo, un drapeau rouge « Occupy » donne le ton. Au milieu des fonctionnaires qui travaillent, une centaine de jeunes investissent les lieux en permanence. Il y a de la musique, des affiches partout. Les occupants dorment dans un dortoir ou des tentes colorées installées sur les balcons, ils se partagent les tâches dans une ambiance plutôt organisée. Il y a la commission cuisine, chargée de nourrir les activistes et les visiteurs, la commission media qui alimente la page internet du mouvement, et une autre qui s’occupe de la fabrication de banderoles en vue des prochaines manifestations. Jour et nuit, des concerts y sont organisés, ainsi que des réunions où l’on discute du nouveau président mais aussi de la situation des artistes au Brésil, explique Juliena : « On essaye de faire un manifeste unique pour parler avec le gouvernement, pour dire que l’on souhaite des choses, parce que déjà, avant, la culture ça n’était pas bien. On veut beaucoup de choses. En tant qu’artiste on n’est pas protégé, on souffre de discrimination, on n’a pas de politique culturelle. On tente donc de s’organiser comme une profession ».

Eveiller les esprits

Leur objectif est clair : ils réclament le départ de Michel Temer. Tant que la situation n’aura pas évolué, l’occupation pourrait durer et les actions s’intensifier, notamment cet été, au moment des Jeux Olympiques comme le prévoit Fernando, producteur : « Les gens sont très en colère contre tout ce qui se passe, donc tous les mouvements, tous les collectifs s’organisent déjà pour les Jeux Olympiques parce que ce sera une période où les medias du monde entier auront les yeux rivés sur nous. Il sera impossible pour eux de couvrir l’actualité en passant sous silence ce qui se passe. Donc c’est certain, des évènements vont avoir lieu, ils sont d’ailleurs déjà en train d’être préparés ».

©Sofia Anastasio / RF France Musique
©Sofia Anastasio / RF France Musique

Selon eux, dans un pays où la presse soutient unanimement la droite gouvernementale, les artistes ont un véritable rôle à jouer. C’est aux musiciens, aux danseurs, aux comédiens de diffuser un message différent, d’éveiller des consciences politiques trop longtemps endormies dans un pays encore marqué par vingt années de dictature. Ils apprennent, disent-il, la mobilisation, raconte Fernando : « Maintenant, les Brésiliens sont de retour dans la politique. Elle est de nouveau présente dans les bars, dans les clubs ». Face à ce constat, la chanteuse Tulipa Ruiz réussit même à trouver une note positive : « C’est un moment très délicat, mais nous allons sortir transformés de cela, et principalement la nouvelle génération. On peut pressentir cela. Aujourd’hui on parle beaucoup plus de droits, de diversité et de liberté qu’avant. » Elle a aujourd’hui le sentiment que c’est le début d’une nouvelle histoire du Brésil.

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