Le cri du Patchwork
Magazine
Samedi 2 mai 2015
1h

Bruits (5/5) - Entre tympan et saturation

Nous poserons la question de la saturation, avec le journaliste et musicien David Sanson. Un parcours dans les sons saturés des musiques amplifiées. Et, comme chaque samedi, un zoom sur une œuvre de la fin du XXe siècle et un son, passé au peigne-fin.

SONOTHEQUE
SONOTHEQUE

Le son de la semaine

György Ligeti, Ramifications
Jonathan Nott
Ensemble Asko, Ensemble Schoenberg, London Voices, Reinbert De Leeuw (direction)
TELDEC [8573-88263-2]

Les sons suraigus. Qu’ils soient cris, chants, joués sur des instruments à vent ou à cordes, les suraigus sont souvent associés à une sensation de douleur. Ils peuvent en effet provoquer une saturation, nous vriller le tympan, comme certains le disent.

György Ligeti,10 pièces pour quintette à vent - Sostenuto, stridente
Quintette à vent de l'Orchestre philharmonique de Berlin, Choeur Schola Heidelberg
[BIS-1503]

Ligeti joue avec les extrêmes. Une flûte piccolo, un hautbois et une petite clarinette pour interpréter cette musique qui parle directement à nos tympans. Sensoriellement, Ligeti touche au seuil de douleur.

Mais le domaine du suraigu est aussi le registre de l’inaudible. En se rapprochant à la fois des infrasons et des ultrasons dans sa pièce Ad Marginem, Heinz Holliger nous donne une sensation étrange, comme si notre oreille gagnait progressivement en espace d'audition, comme si notre tympan flirtait avec les marges de l'écoute.

Heinz Holliger**, *Ad Marginem
Scardanelli Zyklus*
Aurèle Nicolet
Ensemble Modern, London voices, Terry Edwards (direction)
ECM Records [437-441-2]

Bedrich Smetana, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a raconté la longue évolution de sa surdité. Dès l’âge de 50 ans, il écrit déjà sur ses troubles auditifs et tous les sons qui s’accaparent progressivement de son champ auditif.

Bedrich Smetana, Quatuor n°2 "De ma vie" - 4e mouvement : Vivace
Alexandre Pavlovsky, Sergei Bresler, Ori Kam, Kyril Zlotnikov
Quatuor Jérusalem
Harmonia Mundi [HMC 902178]

Iannis Xenakis juxtapose des procédés, des gestes typiques de son écriture. Comme ici, avec des gestes de glissando qui semblent figés dans le registre suraigu, avec cette envie de se répandre dans tous les registres.

Iannis Xenakis, Tetras
Christopher Otto, Ari Streisfeld, John Pickford Richards, Kevin Mc Farland
Quatuor Jack
Wigmore Hall [WHLIVE0053]

A la recherche des registres inouis. Comme dans la flûte traversière. Si on souffle à moitié dans une flûte, on obtient des sons suraigus qui nous donnent l'impression qu’ils vivent en autonomie dans ce tuyau.

Salvatore Sciarrino, Pour flûte, Venere Che le Grazie La Fioriscono
Alter Ego
Stradivarius [STR 33539]

En cherchant à révéler les harmoniques quasi inaudibles, on touche à l'infime, au moment où l'on doit tendre l'oreille. La compositrice Clara Ianotta dans son duo pour violon et alto, Limun, confie un rôle sonore aux deux tourneurs de page.

Clara Ianotta, Limun
Barbara Maurer et Melisse Mellinger de l'Ensemble Recherche
Copie privée, Royaumont, septembre 2011

Mais revenons au suraigu qui arrache. À cette quête de l’aigu, comme dans le chant lyrique. On pense à la Reine de la Nuit dans la Flûte Enchantée de Mozart. Mais chaque chanteur soprano ou ténor tente d’atteindre des sommets qui prouvent leur bravoure.

Petit Patchwork de suraigu di forza, “de force" au bord du drame.

Jacques Offenbach, Les contes d'Hoffmann - Les oiseaux dans la charmille - Acte I, Air d'Olympia
Patricia Petibon
Orchestre de l'Opéra national de Lyon, Yves Abel (direction)
DECCA [475090-2]

Giuseppe Verdi, Rigoletto - Caro nome, air de Gilda (acte I)
Joan Sutherland
Orchestre de l'opéra royal de Covent Garden, Francesco Molinari-Pradelli
DECCA [4783071]

Vincenzo Bellini,La sonnambula : Come per me sereno (Acte I) Air d'Amina
Joan Sutherland
Orchestre de l'opéra royal de Covent Garden, Francesco Molinari-Pradelli
DECCA [4783071]

Leo Delibes, Lakmé - air des clochettes : où va la jeune hindoue (acte II) air de Lakmé
Mady Mesple
Orchestre de chambre de l'ORTF, Jesus Etcheverry
EMI [7491682]

Wolfgang Amadeus Mozart, La flûte enchantée - Der holle rache (Acte II, air de la Reine de la Nuit)
Florence Foster-Jenkins
Naxos [8.120711F]

Richard Strauss, Ariadne auf Naxos op 60 : Grossmächtige Prinzessin (Acte I) Air de Zerbinetta
Natalie Dessay
Orchestre de l'opéra royal de Covent Garden, Antonio Pappano

A l'école des vedettes : Le rossignol
Robin Mado

Georges Bizet, Les pêcheurs de perles : Comme autrefois dans la nuit sombre (Acte II) Air de Leila
Maria Callas
Orchestre de la société des concerts du conservatoire, Georges Prêtre (direction)
EMI Classics [5 59783 2]

Mais il faut le dire : combien de voix cassées après un suraigu mal engagé ? Jouer dans le registre suraigu, c’est jouer sur le fil de la brisure du son. Ou de la déflagration agressive et stridente.

Sophie Agnel, Capsizing moment (II)
Sophie Agnel
EMANEM [5004]

Le suraigu est un cri. Que l'on peut trouver un peu partout si l'on cherche bien. En frottant les cordes du piano comme vient de le faire Sophie Agnel.

Hemophiliac, John Zorn/Ikue Mori/Mike Patton
Hemophiliac
Tzadic [TZ 5006]

Ou en développant un technique personnel, qui permet à John Zorn de jouer quasiement uniquement avec des sons suraigus de saxophone alto, jusqu'à l'overdose parfois.

Choisir le registre suraigu n'est pas anodin : c'est provoquer l'auditeur à rester actif dans son écoute, comme une décharge électrique.

En ouvrant son Threnody pour les victimes d'Hiroshima par un cri suraigu de cordes frottées, Krystof Penderecki a marqué plusieurs générations d'oreilles. Quand le suraigu nous raconte les drames humains.

Penderecki, Threnody for the victims of Hiroshima (1959-61)

ENTRETIEN
ENTRETIEN

David Sanson

Sonic Youth, Starpower
Sonic Youth
SST Records ‎[SST 080]

Merzbow, Minus Zero
Masami Akita-Merzbow
Red Magnesia Pink, Merzbox
Extreme Records, 2000

Einstürzende Neubauten, Steh auf Berlin
Einstürzende Neubauten, Kollaps
Zick Zack, 1981

My Bloody Valentine, When you sleep
Loveless, 1991

Sunn o))), Cursed Realms (of the Winterdemons)
“Maximum Volume Yields Maximum Result”
Black One, 2005

MC5, Kick out the jams
Kick out the jams, 1969

ZOOM
ZOOM
logo ina
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Fausto Rominelli, Trash TV Trance
Ricordi [139457] 2002

Créée en 2002 par le guitariste Tom Pauwels, Trash TV Trance pour guitare électrique résume les questions que Fausto Romitelli posait à la musique même.

“Depuis que je suis né, je baigne dans les images digitalisées, les sons synthétiques, les artefacts. L’artificiel, le distordu, le filtré - voilà ce qu’est la Nature des hommes aujourd’hui.”

Disparu prématurément en 2004, Romitelli a su s’imposer comme compositeur d’une musique résolument actuelle.

Des boucles se juxtaposent, faites de nappes, de cris, d'éclats de guitare. On a l'impression que Romitelli a jeté dans cette œuvre plusieurs guitaristes en même temps, prenant des gestes typiques du post-rock, de la noise.

« Je crois que la musique populaire a changé notre perception du son et établi de nouvelles formes de communication, écrit Fausto Romitelli. Longtemps, les compositeurs de musiques savantes, les “derniers défenseurs de l’art”, ont refusé tout métissage avec des musiques “commerciales”. [...] L’énergie sans limites, l’impact violent et visionnaire, la recherche acharnée de sonorités nouvelles capables d’ouvrir les “portes de la perception” : ces aspects du rock le plus innovateur semblent rejoindre les soucis d’expression de certains compositeurs contemporains. »

"Il faut pas qu’on entende la volonté de faire de la musique" F. Rominelli (archive ina)

Prendre les parasites que la musique de tradition classique a rejetées comme une source de musique.

Il reste tout de même un parcours dans cette succession d'événements glorifiant les gestes du rock contemporain : après avoir pénétré les multiples saturations de la guitare, Romitelli fait apparaître le son clair de l'instrument.

Dans le langage spectral, celui de ses professeurs Gérard Grisey et Tristan Murail, on parlerait d'une mutation de l'inharmonique vers l’harmonique. Car la musique de Romitelli est une musique de transformation, de dissimulation du geste du compositeur, de mutation du langage comme s’il avait noté l’improvisation mental que ces sons s’entrechoquant ont fait naître dans sa tête.

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