Vendredi 14 décembre 2018
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La compagne de Verdi ne voulait pas qu’il compose la Traviata

Nous sommes gâtés cette saison avec deux Traviata, l’une au Théâtre des Champs Elysées et l’autre à l’Opéra Bastille. Décidément, on ne s’en lasse pas ! Mais la compagne de Verdi, la soprano Giuseppina Strepponi n’était pas enthousiaste pour qu’il compose cet opéra ?

La compagne de Verdi ne voulait pas qu’il compose la Traviata
Portrait de Giuseppe Verdi en 1854 par Nadar, © Getty / Photo Researchers

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Deux Traviata, l’une à l’Opéra Bastille : Ermonela Jaho jusqu’au 26 décembre et l’autre Vannina Santoni au Théâtre des Champs-Elysées, à retrouver dimanche soir sur France Musique à 20 heures. 

Mais revenons à Giuseppe Verdi et Giuseppina Strepponi

Le couple s’est installé à Paris en décembre 1851 et sont heureux au 24 de la rue Saint-Georges loin d’une société italienne compassée qui voit d’un très mauvais œil un couple de concubins qui vit dans le péché ! 

Le 2 février 1852, ils décident d’aller voir au Théâtre du Vaudeville, boulevard des Capucines, l’adaptation de La Dame aux Camélias d’après Alexandre Dumas. Quand il sort du théâtre, Verdi est dans un état d’excitation incroyable. Volubile, il salue à peine ses admirateurs. Depuis quelque temps, il réfléchit comment honorer une commande de la Fenice et voir ces personnages sur scène stimule sa puissance créatrice. 

Giuseppina reste silencieuse

Elle n’approuve pas, mais alors pas du tout le choix de son compagnon. 

Et pour cause : que raconte cette Dame aux Camélias ? Une prostituée, un godelureau qui se laisse entretenir par elle pour ensuite lui jeter son argent à la figure, un bourgeois manipulateur qui abuse de la faiblesse d’une pauvre fille malade et tout ce joli monde pleurniche quand on est bien sûr que l’héroïne est à l’agonie. On imagine sans peine qu’ensuite les deux hommes retourneront à leur existence bien convenable.

En fait, Giuseppina est bouleversée. Elle sait qu’inévitablement on fera le rapprochement avec son existence pour le moins chaotique qui a ruiné sa santé et sa réputation : amants multiples – on ne faisait pas carrière à l’opéra sans passer par le lit des agents et des directeurs –, grossesses intempestives, abandons de ses enfants. 

Quant en 1841, la veille de Noël, Verdi sonne à sa porte, elle le regarde, éperdue. Quasi putain, brisée face à celui qui sera le seul amour de sa vie, un génial paysan, ivre de ses rêves et de ses frustrations. Et voilà qu’à travers cette contre-héroïne, toutes ces humiliations, toutes ces souffrances vont ressurgir à gros bouillons. 

Giuseppina tente d’argumenter : évidemment, elle ne lui rappelle pas son passé mais argumente en avançant que le public italien n’est pas prêt à applaudir un spectacle aussi sulfureux. Mais Verdi ne veut rien entendre…

Il va l’apaiser quelques jours plus tard. Il reçoit une lettre du père de sa première femme Antonio Barezzi qui est une condamnation glaciale de Giuseppina Strepponi. 

Verdi lui répond de façon magnifique :

Je n’ai rien à cacher. Chez moi, vit une femme libre, indépendante, aimant comme moi la vie solitaire, ayant une fortune qui la met à l’abri du besoin. Ni elle ni moi ne devons rendre compte à personne de nos actions. Chez moi, elle a droit à plus de respect qu’on ne m’en doit à moi-même. Elle en a tous les droits à cause de son comportement, de sa dignité et des attentions qu’elle a toujours eu pour les autres

En plein XIX siècle, Giuseppe Verdi signe un véritable manifeste d’un compagnonnage égalitaire. Chapeau, maestro !

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