La chronique de Julie Depardieu
Magazine
Mardi 1 janvier 2019
3 min

Maupassant, Lettre d'un fou

Aujourd'hui 1er janvier 2019 : soyons fous et laissons-nous surprendre avec Wagner... Le crépuscule des dieux... La mort de Siègfried..et la lettre d un fou de Maupassant.

Maupassant, Lettre d'un fou
Guy de Maupassant, © Estampe de Marcelin Desboutin - source Gallica BnF

Guy de Maupassant - Lettre d’un fou

17 février 1885

Mon cher docteur, je me mets entre vos mains. Faites de moi ce qu'il vous plaira.

Voici l'histoire, longue et exacte, du mal singulier de mon âme.

Je vivais comme tout le monde, regardant la vie avec les yeux ouverts et aveugles , sans m'étonner et sans comprendre. Je vivais comme vivent les bêtes, comme nous vivons tous, accomplissant toutes les fonctions de l'existence, examinant et croyant voir, croyant savoir, croyant connaître ce qui m'entoure, quand, un jour, je me suis aperçu que tout est faux. C'est une phrase de Montesquieu qui a éclairé brusquement ma pensée. La voici : "Un organe de plus ou de moins dans notre machine nous aurait fait une autre intelligence.

J'ai réfléchi à cela pendant des mois et des mois, et., peu à peu, une étrange clarté est entrée en moi, et cette clarté y a fait la nuit.

Deux corps se heurtant produisent un certain ébranlement de l'atmosphère. Ce mouvement fait tressaillir dans notre oreille une certaine petite peau qui change immédiatement en bruit ce qui n'est, en réalité, qu'une vibration.

La nature est muette. Mais le tympan possède la propriété miraculeuse de nous transmettre sous forme de sens , tous les frémissements des ondes invisibles de l'espace. Cette métamorphose accomplie par le nerf auditif dans le court trajet de l'oreille au cerveau nous a permis de créer un art étrange, la musique, le plus poétique et le plus précis des arts, vague comme un songe et et exact comme l algèbre

Si nous avions quelques organes de plus, nous découvririons autour de nous une infinité d'autres choses que nous ne soupçonnerons jamais faute de moyen de les constater.

Donc, nous nous trompons en jugeant le Connu, et nous sommes entourés d'inconnu inexploré. 

Tout est incertain. Tout est faux, tout est possible, tout est douteux.

"Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà"

Vérité dans notre organe, erreur à côté. Deux et deux ne doivent plus faire quatre en dehors de notre atmosphère.

Vérité sur la terre, erreur plus loin, d'où je conclus que les mystères entrevus comme l'électricité, le sommeil hypnotique,

tous les phénomènes magnétiques, ne nous demeurent cachés, que parce que la nature ne nous a pas fourni l'organe, ou les organes nécessaires pour les comprendre. 

J'ai fait un effort de pensée surhumain pour soupçonner l'impénétrable qui m'entoure.

Suis-je devenu fou ?

Je me suis dit : "Je suis enveloppé de choses inconnues."

Et j'ai eu peur de tout, autour de moi, peur de l'air, peur de la nuit. Qu'y a-t-il dans le vide apparent ?

Alors j'ai compris l'épouvante. il m'a semblé que je touchais sans cesse à la découverte d'un secret de l'univers. Je demeurais des nuits entières immobile, assis devant ma table, la tête dans mes mains et songeant à cela.. Souvent j'ai cru qu'une main intangible, ou plutôt qu'un corps insaisissable, m'effleurait légèrement les cheveux. Il ne me touchait pas .

Or, un soir, j'ai entendu craquer mon parquet derrière moi. Il a craqué d'une façon singulière. J'ai frémi. Je me suis tourné. Je n'ai rien vu. Et je n'y ai plus songé.

Mais le lendemain, à la même heure, le même bruit s'est produit. J'ai eu tellement peur que je me suis levé, sûr, sûr, sûr, que je n'étais pas seul dans ma chambre. On ne voyait rien pourtant. L'air était limpide, transparent partout.

Le lendemain je m'enfermai de bonne heure, cherchant comment je pourrais parvenir à voir l'invisible qui me visitait.

Et je l'ai vu. J'en ai failli mourir de terreur.

Derrière moi. une très grande armoire à glace. Je me regardai dedans. J'avais des yeux étranges et les pupilles très dilatées.

Puis je m'assis comme tous les jours. Le bruit s'était produit, la veille et l'avant-veille, à neuf heures

vingt-deux minutes. J'attendis. Quand arriva le moment précis, je perçus une indescriptible sensation, comme si un fluide, un fluide irrésistible eût pénétré en moi dans une épouvante atroce et bonne. Et le craquement se fit, tout contre moi.

Je me dressai en me tournant si vite que je faillis tomber. On y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace ! Elle était vide, claire, pleine de lumière. Je n'étais pas dedans, et j'étais en face, cependant. Je la regardais avec des yeux affolés. Je n'osais pas aller vers elle, sentant bien qu'il était entre nous, lui, l'invisible, et qu'il me cachait.

Oh ! comme j'eus peur ! Et voilà que je commençai à m'apercevoir dans une brume au fond du miroir, dans une brume comme à travers de l'eau . C'était comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait n'avait pas de contours, mais une sorte de transparence opaque s'éclaircissant peu à peu.

Et je pus enfin me distinguer nettement, ainsi que je le fais tous les jours en me regardant.

Je l'avais donc vu !

Voilà ma confession, mon cher docteur. Dites-moi ce que je dois faire ?

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