La chronique de Guillaume Tion
Magazine
Mercredi 5 février 2020
2 min

Le Démon de Rubinstein à l'Opéra national de Bordeaux

Cette semaine, Guillaume Tion était à Bordeaux où il a assisté à une oeuvre assez rarement donnée. Un opéra russe, romantique, de 1875, composé par Anton Rubinstein : Le Démon.

Le Démon de Rubinstein à l'Opéra national de Bordeaux
Le Démon de Rubinstein à l'Opéra de Bordeaux, © Eric Bouloumie

Diable…

C’est de cela qu’il s’agit, enfin au début. Car l’oeuvre suit avant tout une passion amoureuse, dévorante, de celle qui vous prend au ventre et vous fait tout oublier pour vous précipiter dans les bras de l’être aimé… sauf que l’être aimé, c’est un Démon.

Un démon errant tombe amoureux de Tamara, une princesse caucasienne. Il fait tuer son fiancé et la charme. Elle résiste, ne comprend pas cette attirance. De son côté, le Démon s’aperçoit de la sincérité de ses sentiments et trahit pour elle sa nature. Tamara devient sa rédemption. La princesse cède, meurt et monte au ciel. Le Démon continuera à errer, mais la conscience tranquille.

C’est assez beau. En effet pour accompagner cette adaptation d’un poème de Lermontov, le compositeur Anton Rubinstein, sans lien de parenté avec le pianiste Arthur Rubinstein (à qui l’on doit la création du Conservatoire de Saint-Pétersbourg), s’est abreuvé à toutes les eaux du romantisme. La partition, très jouée au XIXe et plutôt rare à notre époque, est tourmentée, lyrique, tantôt douce aux accents chambristes, tantôt véhémente avec des choeurs imparables… Elle scintille sans autre but que de scintiller, telle une lumière dans un vitrail dépeignant les étapes de la passion.

Dans la fosse, l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, dirigé par leur directeur musical, Paul Daniel, se tire sans heurt de ce parcours semé d’obstacles et mené tambour battant.
Le plus spectaculaire vient de ce qu’on entend de la scène, et notamment du couple formé par Tamara et le Démon.

Est-ce que Nicolas Cavallier a pu chanter ?

Oui ! La basse française, revenu d’un hématome qui l’a privé des deux premières représentations, nous a enfin fait partager son Démon, ce dont il s’est tiré avec les honneurs. Quant à la soprano Evgenia Murareva, elle est à son avantage dans un rôle très lourd vocalement - la dernière scène accumule les crêtes pendant 25 minutes - où elle dégage autant d’assurance dans les piani que dans les forte. Un général dans une robe de princesse.

Pas de point noirs alors ?

Malheureusement la narration a vieilli. La mise en scène, statique, joue son va-tout sur une scénographie en forme d’oeil gigantesque, façon Sauron, ou SOS fatum. Non seulement le dispositif est discutable, mais le sol étant incurvé, il oblige les protagonistes à évoluer prudemment (la soprano s’est foulé la cheville le soir où Guillaume Tion assistait au spectacle), et surtout son caractère rigide le situe à des années lumière de la mouvance rapide des flux de l’amour. Comme si le metteur en scène Dmitry Bertman voulait absolument encager ces sentiments qui ne cherchent, eux, qu’à s’envoler par-delà la religion et la mort. Bertman essaie bien de glisser de la légèreté au milieu de ce cadre rigide, mais c’est comme courir avec des chaussures de ski, c’est peine perdue.

A écouter le 28 mars 2020 dans Samedi à l'Opéra de Judith Chaine.

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