La chronique de Guillaume Tion
Magazine
Vendredi 2 octobre 2020
2 min

La force de la lumière dans Görge le rêveur de Zemlinsky à l'Opéra national de Lorraine

Les productions lyriques, touchées par le virus comme à Rouen ou à l’Opéra-Comique, se font de plus en plus rares. Toutefois, l'Opéra national de Lorraine a réussi à lever son rideau avec Görge le rêveur de Zemlinsky. Guillaume Tion s'intéresse à l'importance de la lumière dans cette production.

La force de la lumière dans Görge le rêveur de Zemlinsky à l'Opéra national de Lorraine
Le travail de la lumière de Nathalie Perrier dans la nouvelle production de Gorge le rêveur à l'Opéra national de Lorraine, © Jean-Louis Fernandez

Gorge le Rêveur, oeuvre d’Alexander von Zemlinsky est donné à l’Opéra national de Lorraine du 30 septembre au 6 octobre. Cette musique postromantique et/ou prémoderne oubliée, commandée par Mahler n'a jamais été montée du vivant de Zemlinsky.
Guillaume Tion aborde cette production par son aspect visuel, en s'intéressant au travail de Nathalie Perrier, créatrice lumière.

Premier paradoxe, comment définir une lumière à la radio ? Nathalie Perrier le dit elle même: "quand on travaille on n’en parle même pas nous mêmes, c’est comme si vous me demandiez de parler d’une partie de mon corps. On va néanmoins tenter."
L’artiste est d’abord guidée par des couleurs, comme Kandinsky ou Messiaen.
Quand elle entend des phrases musicales, elle y associe une dominante chromatique. Pour l’Ouverture de Gorge le rêveur, Nathalie Perrier a vu du bleu, alors que le metteur en scène, Laurent Delvert, imaginait des tons sépia.
Ils ont conciliés les points de vue en testant les différentes options, et c’est finalement le bleu de Nathalie Perrier, avec une nuance parme à un moment précis de la musique, qui l’a emporté.

Comment Nathalie Perrier utilise la lumière dans cet opéra ?

Le travail avec la mise en scène et la scénographie doit être complémentaire, mais pas que. La lumière ne renforce pas le caractère réaliste de l’opéra. Si le livret évoque un moulin, un tilleul, des extérieurs très descriptifs, Nathalie Perrier a choisi de se mettre en accord avec la magie de cette histoire qui joue sur la frontière entre le rêve et la réalité: “les contes doivent devenir la vie”, entend-on dans l’oeuvre, ce qui ouvre une porte sur le voyage initiatique, la découverte du monde et l’amour.

Elle s’appuie donc sur des instants précis de la musique, comme par exemple un air de célesta, pour faire passer des lucioles dans un champ de blé, ou encore profite de la présence d’une rivière pour mettre en place un système où la lumière suit le frémissement de l'onde.
Son travail cherche des décalages pour retrouver le merveilleux des contes. Le metteur en scène s’attache au sens, et la lumière raconte un conte, entre les intentions de la musique et la dramaturgie. Pour Nathalie Perrier, la lumière est un chemin de randonnée où l’on s’arrête pour regarder tel ou tel morceau du panorama.
Son parcours est atypique. Passée par khâgne et hypokhâgne, elle pratique d'abord la photo noir et blanc, la mosaïque mais aussi la peinture. Des toiles où elle tente de saisir la non-distinction entre le ciel et la mer, un entre-deux qui la fascine. Comme elle vient du Nord, elle observe la disparition de l'horizon sur la baie de Somme, autant dire que sa peinture fourmille de nuances de gris. C'est en découvrant le travail d'une éclairagiste au Théâtre d'Arras qu'elle comprend que le métier non seulement lui convient car il synthétise tout ce qu'elle aime, mais surtout qu'il pouvait être pratiqué par des femmes.

La lumière sublime les émotions

Nathalie Perrier ne traite pas la lumière comme un personnage mais plutôt comme une émotion. Elle explique que la lumière donne de l'émotion, elle est de l'ordre du don, elle donne à voir ou à ne pas voir, s'intéressant autant à l'ombre et à ce qu'on retire du regard. Éclairer, c'est faire des choix, c'est savoir quoi montrer et quoi cacher, à l’image de cet opéra, qui a dormi 75 ans dans un tiroir viennois avant de voir le jour en 1980. Le geste de lumière est décisif, ce que l'on connaît nous est éclairé, et le créateur lumière peut se concevoir comme un metteur en scène de la connaissance.

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