Samedi 10 octobre 2020
5 min

Mohammad-Réza Shajarian : la voix du maître s'est éteinte

Le chanteur iranien Mohammad-Réza Shajarian est mort jeudi 8 octobre 2020 à l'âge de 80 ans. Figure unique dans le paysage musical iranien, il a su continuer son art, parfois contestataire, au sein de son pays natal en portant cette musique traditionnelle à son sommet.

Mohammad-Réza Shajarian : la voix du maître s'est éteinte
Le chanteur iranien Mohammad-Réza Shajarian est mort jeudi 8 octobre 2020, © Getty / Jack Vartoogian

Un monument, un monstre sacré, un maître. Un chanteur engagé aussi, c’est ce qui revient dans les nombreux hommages rendus au chanteur iranien Mohammad-Réza Shajarian depuis son décès jeudi 8 octobre 2020. 

Mais au juste, c’est quoi un artiste engagé ? Un artiste engagé c’est ce petit garçon qui à 12 ans décide d’apprendre seul et contre l’avis de son père, le radif, le répertoire traditionnel de la musique classique persane. Il faut plusieurs années pour connaître ce répertoire puisqu’il faut mémoriser 200 courtes pièces ou motifs musicaux. Mohammad-Réza Shajarian l’a fait, poussé par son oncle mélomane. 

Le maître du radif

Un artiste engagé, c’est celui qui va continuer à faire découvrir au grand public une musique vue comme désuète, poussiéreuse. Dans les années 60 et 70, l’occidentalisation de la société iranienne ne favorise pas du tout l’émergence d’un répertoire classique persan. Mais Mohammad-Réza Shajarian continue de chanter des textes poétiques du passé et se fait maître dans l’art du bedabeh navazi, le jeu spontané.  Un jeu qui s'obtient seulement quand on a appris toute la base du radif. 

Un artiste engagé, c’est aussi celui sait se taire quand il faut. Après la révolution de 79 en Iran, Mohammad-Réza Shajarian n’enregistre plus, ne donne plus aucun concert, pendant trois ans. Pourtant, pendant tout ce temps-là, il y a un lieu où sa voix résonne encore, tous les jours : c’est à la télévision et à la radio d’Etat qui diffusent quotidiennement le Rabbana, une prière chantée pendant le mois sacré du Ramadan pour rompre le jeûne. 

L'engagement politique

Un artiste engagé, c’est un homme qui, après le temps du silence et de la réflexion, va se faire entendre. En 1985, Mohammad-Réza Shajarian sort un album : Bidad qui veut dire injustice ou sans voix. Un tournant dans la musique classique iranienne car le chanteur arrive à faire le lien entre une jeunesse post révolutionnaire qui veut dénoncer la situation du pays mais sans toute l’expertise et la maîtrise du répertoire classique, et de l’autre côté disons les vieux de la vieille de la musique persane qui continuent leur travail sans chercher à faire passer le moindre message. 

Mohammad-Réza Shajarian lui va faire passer un message et un message fort tout en finesse puisque cet album Bidad est créé à partir des textes d’un poète soufi du XIVe siècle, Hafez, des poèmes très mélancoliques mais qui font un écho subtil aux événements que traverse l’Iran. On peut alors entendre dans la voix du chanteur des textes comme : “Dans ce pays qui fut autrefois le berceau de la compassion, quel froid glacial empêche à présent la bonté et la dévotion de pousser

Chaque fois que j’entends ma propre voix sur ce média, mon corps tremble et j’ai honte.

Un artiste engagé, c’est celui qui demande aux médias d’Etat de cesser de diffuser ses chansons. Nous sommes en 2009, ce sont les élections présidentielle et le pouvoir est accusé de fraude électoral. Le peuple se soulève, la réplique est violente et cette année-là, Mohammad-Réza Shajarian déclare : “Chaque fois que j’entends ma propre voix sur ce média, mon corps tremble et j’ai honte…” Pour protester contre le gouvernement, il compose aussi une chanson aux paroles explicites cette fois : “Pose ton arme à terre, je ne peux supporter la vue de tout ce sang versé”. 

Un artiste engagé enfin, c’est celui qui fait la fierté d’un pays malgré toutes ses contradictions. Un artiste engagé, c’est celui qui lorsqu’il meurt, déclenche des manifestations dans tout l’Iran, c’est celui qui arrive à porter sa voix et dans les médias d’Etat où elle était censurée depuis 11 ans, et dans la rue, où la foule malgré le virus, malgré les répressions, s’est mise à chanter sa musique, le chant Oiseau de l'aube, pour lui rendre un dernier hommage. 

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