Samedi 20 février 2021
7 min

Ma Rainey : une voix blues contre les violences masculines

De son vrai nom Gertrude Malissa Nix Pridgett, Ma Rainey est née en Georgie en 1886. Jeune chanteuse de blues, elle enregistre au début des années 1920 plus d'une centaine de titres qu'elle compose et écrit. Parmi ses chansons, de nombreuses paroles pointent du doigt les violences masculines.

Ma Rainey : une voix blues contre les violences masculines
Le 'Ma Rainey Georgia Jazz Band' pose dans les années 1924-25 avec Gabriel, Albert Wynn, Dave Nelson, Ma Rainey, Ed Pollack et Thomas A Dorsey., © Getty / JP Jazz Archives

Au début du 20e siècle, une voix s'empare du répertoire blues. De son vrai nom Gertrude Malissa Nix Pridgett, Ma Rainey va devenir une des grandes chanteuses de blues dans les années 20 avant de sombrer dans l'oubli. Née en Georgie en 1886 de parents artistes qui se produisent dans des minstrels shows (spectacles  mêlant chant, danse, musique, cirque, théâtre), la jeune fille se forme, apprend le chant et la danse et épouse à 15 ans William Pa Rainey, artiste lui aussi qui va l’emmener en tournée dans le sud des Etats Unis. 

Une des pionnières du blues

Son nom de scène vient donc de son mari. Elle change le Pa en Ma, puis divorce, et s’empare d’un genre musical encore assez nouveau à l’époque : le blues. La légende Ma Rainey était née. Au début des années 1920, elle enregistre avec Paramount ses premiers titres. Ma Rainey n’est pas la seule grande voix féminine du blues, elle n’est pas non plus pionnière puisque le premier enregistrement de blues vocal revient à Mamie Smith.

Mais Ma Rainey se distingue des autres puisqu’elle écrit quasiment toutes ses chansons. Et c’est là où l’on découvre, derrière la voix de la chanteuse, ses convictions, son regard sur le monde, sa vie, parfois dans son intimité. Dans le titre Prove it on me blues, Ma Rainey évoque librement son amour pour les femmes. Déjà, sur la pochette du disque, elle annonce la couleur. On voit la chanteuse coiffée d’un chapeau pour hommes, elle porte une cravate et aborde fièrement deux jeunes femmes coquettes. Et puis il y a les paroles qui nous plongent dans une soirée qu’elle passe avec une fille qui disparaît, elle la cherche et finit par dire : 

“Ils disent que je l’ai fait, personne ne m’a vu, alors il faut le prouver… Sortie hier soir avec une foule d’amies, ce devait être des femmes puisque je n’aime pas les hommes”. 

Blues et féminisme noir

La militante américaine Angela Davis a écrit un livre en 1998 intitulé Blues et féminisme noir où elle parle de trois figures musicales féminines dans le blues : Billie Holliday, Bessie Smith et Ma Rainey. Bessie Smith était la protégée de Ma Rainey, des rumeurs disent aussi qu’elles auraient eu une relation, mais le plus important c’est le message qu’elles portent à travers leurs chansons : les deux musiciennes parlent de leurs vies sexuelles, de leurs partenaires dans tout le pays, elles cassent l’image d’une femme coincée chez elle avec son mari. Un mari souvent violent. En tout cas c’est ce que chante Ma Rainey.

“Mon homme m’a battue la nuit dernière… mais la façon dont il m’aime me fait vite oublier.” Dans Sweet rough man, la chanteuse parle directement de violences conjugales, un thème qui revient dans plusieurs de ses chansons. Ma Rainey ne mâche pas ses mots pour parler de la gent masculine, dans Bo-weavil blues, elle chante “Je ne veux pas qu’un homme mette du sucre dans mon thé, certains sont si mauvais, j’ai peur qu’ils m’empoisonnent”. Dans Trust no man, elle appelle les femmes à l’écouter et à ne pas faire confiance aux hommes… 

Ces paroles assez provocantes montrent à quelle point Ma Rainey prend des libertés et clame sa volonté d'être indépendante. Pourtant la chanteuse ne se considère pas comme une militante. Mais comme le dit Angela Davis dans son livre : “Le blues des femmes suggère une rébellion féministe émergente dans la mesure où il nomme sans ambiguïté le problème de la violence masculine”. 

Oubli et réhabilitation

Ma Rainey a enregistré une centaine de titres en cinq ans, de 1923 à 1928, année où Paramount arrête son contrat avec elle. Quelques années plus tard, elle prend sa retraite et la chanteuse meurt en 1939, à l’âge de 53 ans. Il faudra attendre les années 1960 pour que sa musique sorte de l’ombre et que l’on réalise le talent de cette musicienne qui a beaucoup apporté au blues, mais aussi au combat des femmes. 

Un film est sorti sur Netflix en décembre 2020 : Le Blues de Ma Rainey. Sorte de huit-clos où l’on assiste à un enregistrement de la chanteuse avec son groupe de musiciens. Film inspiré d’une pièce de théâtre du même nom. 

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