Samedi 12 octobre 2019
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La musique ouïghoure en péril ?

La répression contre les Ouïghours s'accentue en Chine. Cette ethnie d'Asie centrale à majorité musulmane subit depuis plusieurs années un génocide culturel qui passe notamment par la détention des plus grands artistes de la musique ouïghoure.

La musique ouïghoure en péril ?
Une danseuse ouïghoure accompagnée par des instrumentistes en 1943, © Getty / William Vandivert

Dans le nord ouest de la Chine vit la plus grande minorité du pays : les Ouïghours. Installé dans le XinJiang et dans les pays limitrophes depuis des siècles, cette population subit de la part du gouvernement chinois une violente répression. Selon les organisations non gouvernementales, 1 Ouïghour sur 10 serait aujourd’hui détenu dans un des « camps de rééducation politique » orchestrés par le parti communiste chinois. A l’extérieur de ces camps, la surveillance est massive, les interdits nombreux : on parle même de génocide culturel

Dans la tradition ouïghoure, la danse, le théâtre et la musique occupent une place privilégiée dans la vie de cette ethnie. Mais ce qu'on appelle l'âme de la culture ouïghoure, c'est le Muqam. Jusqu’en 2009, début des conflits à l’intérieur de cette région de Chine, c’est une musique que l’on pouvait entendre dans la rue, lors de fêtes traditionnelles, ou sur scène… Aujourd’hui, elle est jouée dans les pays limitrophes où la diaspora ouïghoure vit : le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ouzbékistan… 

Le Muqam ouïghour : l'âme de cette culture

Le Muqam est une tradition musicale ouïghoure qui remonte à plusieurs siècles donc c’est difficile de préciser une origine exacte, surtout qu’il y a un mélange d’influences d’Asie centrale. Un Muqam constitue une grande suite de mélodies chantées par une ou plusieurs personnes, accompagnées d’instruments de musique traditionnels. Dans la culture ouïghoure, 12 Muqam mis bout à bout constituent l’Onikki Muqam, une sorte de trésor musical qui peut aller selon les régions jusqu’à 300 mélodies. 

Le Muqam ouïghour a été reconnu patrimoine immatériel de l’Unesco en 2006 et utilisé par le gouvernement chinois pour montrer la richesse de la culture du pays, y compris des minorités ethniques. Pour cela il a été beaucoup institutionnalisé, codifié. Par exemple ce que l’on peut entendre en disque aujourd'hui, ce sont des enregistrements propres, permis notamment grâce au soutien de la Maison des cultures du monde à Paris et au travail d’ethnomusicologues qui ont œuvré pour faire venir des musiciens et musiciennes ouïghours afin de graver cette musique dans le marbre. Mais dans sa pratique, le Muqam est joué lors des fêtes traditionnelles… 

Les fêtes traditionnelles ouïghoures interdites

Des rassemblements appelés meshreps où l’on mange, danse, on joue de cette musique traditionnelle et l’ethnomusicologue Mukaddas Mijit raconte aussi que c’est l’occasion d’organiser des minis procès : la personne qui invite les convives demande s’il y a des plaintes, tout le monde peut témoigner et accuser quelqu’un, même si c’est fictif, on décide alors du sort de cette personne, de sa punition et on le tourne en ridicule. 

Que l'on se rassure : c’est surtout une mise en scène de la justice qui permet de faire une leçon de morale… Mais ces fêtes sont l’occasion de faire entendre des Muqam, ils ne sont pas joués en entier, les interprètes choisissent les textes qu’ils veulent chanter, et improvisent souvent la mélodie… 

Il faut savoir que le XinJiang est un territoire immense donc les musiques traditionnelles ouïghoures peuvent changer d’une région à l’autre… Même si elles sont beaucoup plus codifiées et unifiées aujourd’hui, il existe un endroit où le Maqam est vraiment différent, c’est auprès des Dolons. La musique existe dans une sorte de joyeux foutoir mais tout à fait volontaire : chaque instrument suit sa propre ligne mélodique, seul le rythme permet un semblant d’unisson. 

Aujourd’hui la culture ouïghoure est menacée : de nombreux musiciens et musiciennes ont été enfermés dans ces camps de concentration, c’est le cas de la chanteuse traditionnelle Sanubar Tursun dont on n’a plus de nouvelles depuis novembre dernier, elle aurait été condamnée à 5 ans de prison… Mais le gouvernement chinois refuse de commenter l’arrestation et la localisation de cette artiste qui devait se produire en France au début de l’année. C’est une des plus grandes artistes ouïghoures… Au-delà d’un conflit politique, religieux, c’est aussi un patrimoine que la Chine est en train de faire sombrer.Dans

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