Samedi 11 janvier 2020
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Le rapport ambigu de l'Iran à ses musiques traditionnelles

Tandis que le monde s'inquiète devant le conflit grandissant entre les Etats-Unis et l'Iran, partons à la découverte des richesses musicales de ce dernier. Un pays qui entretient une relation très ambiguë avec sa musique traditionnelle, trésor national, souvent censurée.

Le rapport ambigu de l'Iran à ses musiques traditionnelles
Deux musiciens iraniens en 1955, © Getty / Three Lions

On va parler musique en Iran. Ce qui n’est pas une mince affaire au vu de la complexité du rapport qu’entretient ce pays avec cet art… Il y a évidemment un volet politique et religieux important puisque depuis la révolution de 1979, la musique en Iran subit des censures. Alors plus ou moins selon les régimes, et avec internet aujourd’hui, les Iraniens et les Iraniennes ont accès à quasiment toutes les musiques… Mais dans le pays, enregistrer un disque ou donner un concert relève du parcours du combattant. 

C’était l’objet d’un documentaire sorti en 2014 : No land’s song, film qui suit le parcours d’une jeune compositrice iranienne, Sara Nafaji, qui avait un rêve fou : faire monter et chanter en solo des femmes sur scène, en Iran. Un acte interdit par le code pénal iranien qui les autorise à chanter soit devant un public entièrement féminin, soit accompagné par des voix d’hommes.

Le chant des femmes et les chants d'amour censurés

Avant la révolution, l’Iran a connu de grandes voix féminines comme celle de Qamar-ol-Molouk Vaziri, la reine de la musique classique persane, connue aussi pour être une des premières chanteuses à se produire tête nue, sans voile donc, devant un public masculin. 

Mais au-delà du chant des femmes, la censure interdit aussi certains textes et certaines musiques... Par exemple, on ne peut pas chanter tout ce qui touche à l’amour… Or un des grands répertoires folkloriques iraniens, une des fiertés du pays, ce sont les musiques jouées et chantées par les bardes de la région de Khorassan, des bardes que l’on appelle bakhshis.

Les bardes s’accompagnent avec un dotar, instrument à deux cordes proche du luth, pour chanter des poèmes, souvent des textes épiques, amoureux ou mystiques puisque dans certaines traditions ils étaient aussi chaman… 

Un bakshi, c’est quelqu’un qui consacre sa vie à la musique pour raconter des histoires aux gens, c’est cela, et de façon désintéressée.

Dans un article publié il y a 10 ans par l’anthropologue et ethnologue Ariane Zevaco, le musicien iranien Morteza Goodarzi affirme qu’il n’y a plus de bakshi en Iran. Il dit : "Ceux qui se disent tels sont des menteurs : un bakshi, c’est quelqu’un qui consacre sa vie à la musique pour raconter des histoires aux gens, c’est cela, et de façon désintéressée”. A l’époque, les bardes avaient un métier à côté, et jouaient donc de la musique par passion et plaisir.

Les bardes existent-ils toujours ?

Aujourd’hui la situation est telle que les personnes qui veulent vivre de leur musique doivent se soumettre aux lois du pays et donc abandonner toute une partie considérable du répertoire des bakshis, notamment certains des plus beaux textes, des plus beaux poèmes… Un paradoxe quand on sait que la musique traditionnelle régionale est une des dernières musiques que le gouvernement iranien autorise. Ce qui ne laisse plus beaucoup de choix...

On finit avec un morceau interprété par l’une des très rares bardes femmes qui a existé en Iran : Golnabat Ata’i. A 14 ans, cette iranienne fuit sa famille pour suivre son coeur et épouser le barde, lui aussi, Barat Mohammad Moqimi, un mariage caché puisque les deux familles étaient contre. Et à travers leurs chants, ils racontent cette histoire, leur histoire, leur amour, ce qui fait de la musique que l’on est en train d’écouter un suprême interdit en Iran puisque l’on a une femme, seule, qui joue d’un instrument de musique et chante l’amour. Jackpot de la provocation… 

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