Samedi 13 juin 2020
5 min

Entre amour et folie douce, le chant des Bāuls du Bengale

« Ni maître, ni ordre, je n’obéis à rien ». Les Bāuls vivent dans la région du Bengale, zone partagée entre l'Inde et le Bangladesh. Cette communauté d'artistes itinérants répond à sa propre philosophie et sa propre spiritualité. Chez les Bāuls, l'amour et la liberté sont des principes fondamentaux

Entre amour et folie douce, le chant des Bāuls du Bengale
Les Bauls vivent en Inde et au Bangladesh dans la région du Bengale. , © Getty / Soltan Frédéric/Sygma

Pour écouter le chant des fous il faut aller du côté du Bengale, zone géographique partagée entre l’Inde et le Bangladesh. Dans cette région, le répertoire qu’il ne faut pas manquer, c’est celui des Bāuls. 

Pochette du disque Waves of joy
Pochette du disque Waves of joy, © Radio France

Dans le chant Ore prite banaichle, le chanteur dit : “L’amour est précieux. L’amour c’est se soucier. L’amour est un joyau précieux”. Cela représente assez bien l’esprit de cette communauté du Bengale. Quant à la folie, elle vient du mot ‘baul’ qui, en bengali, veut dire fou. Mais ce mot désigne aussi quelqu’un possédé par le vent. 

Je deviens Baul, qui n’a ni maître, ni ordre et je n’obéis à rien.

La folie, le vent, l’amour… Cela résume assez bien les préceptes bauls. Si l’on prend la folie par exemple, c’est illustré par leur côté libre, un de leurs textes dit : “Je deviens Baul, qui n’a ni maître, ni ordre et je n’obéis à rien”.  

Une communauté née d'une contestation

Les Bāuls vivent libres, en opposition avec le système de caste. Ce chant le dénonce, on peut entendre : “Quelle caste avais-tu lorsque tu es né ? Quelle caste auras-tu quand tu mourras ? Lorsque je pose ces questions, seul le silence me répond.” 

Le mouvement baul est née d’une contestation : religieuse, politique, sociale. Mais ils ne sont pas dans une revendication de quoi que ce soit. A l’origine, ce sont des artistes itinérants qui chantent pour tout le monde, partout, sans distinction de classes ou de zones géographiques. Ils partagent leurs histoires, leur amour, leur spiritualité et leur philosophie. 

Pochette de l'album où figure le chant "Si tu laisses passer le temps"
Pochette de l'album où figure le chant "Si tu laisses passer le temps", © Radio France

Les Bāuls parlent beaucoup d'amour. Le chant intitulé Si tu laisses passer le temps est un chant d’enseignement. Il prône la patience et le temps pour réconforter un cœur brisé. 

La métaphore du pot en argile

C’est difficile de résumer en quelques mots la philosophie baul, mais ils le font très bien avec une de leurs métaphores. Dans cette communauté, le corps est une poterie en argile, la connaissance du corps, c’est le feu dans lequel est cuit le pot en argile, et l’amour c’est l’eau qui ne peut être retenue que dans un pot façonné par le feu de la connaissance du corps. 

Pochette du disque Les musiciens bauls
Pochette du disque Les musiciens bauls, © Radio France

Leurs chants sont aussi teintés de tragique. Par exemple, un chant fataliste dit : la mort n’écarte personne. Elle frappe n’importe où, n’importe quand. Mais ce n’est pas pur pessimisme que les Bāuls chantent beaucoup sur la mort, c’est par réalisme. Le Bengale est une région touchée par de nombreuses intempéries qui provoquent des dégâts matériels et humains considérables. Récemment, c’est  cyclone qui a touché le pays, situation aggravée par l’apparition de l’épidémie de Coronavirus… 

Profiter de la vie, aimer, soigner

Mais leur spiritualité les poussent à profiter de la vie. Dans un des livrets de disque de musique baul (Inde/Chants d'initiation des Bāuls du Bengale chez Buda Music), il est écrit : “Les Bāuls cherchent à vivre et à y prendre plaisir, à aimer et soigner, parce que le paradis est de ce monde”. 

On compare souvent leur mode de pensée au soufisme, ou au bouddhisme. Mais les Bāuls sont à part, ils ont leur propre spiritualité qui s’inspire en effet de certaines pratiques, comme le yoga tantrique, le chamanisme, mais c’est surtout leur discours qui est touchant. 

Un discours pas toujours bien accueilli. Il provoque autant l’amour que la haine et cette communauté, fragile, aurait pu disparaître au début du 20 siècle sans le soutien d’un homme : Rabindranath Tagore, prix Nobel de littérature en 1913. Aujourd’hui cette communauté est protégée par l’Unesco : en 2005, leurs chants ont été classés chefs-d’oeuvre du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. 

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