Samedi 25 février 2017
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Chronique La Croix du samedi 25 février 2017

Chronique La Croix du samedi 25 février 2017
Vermeer et la peinture de genre au Musée du Louvre

Ce matin Sabine Gignoux nous parle de Vermeer…

Vous en avez peut-être entendu parler : le Louvre expose, depuis mercredi, 12 tableaux de Vermeer. Douze tableaux, c’est le tiers de la production connue du maître de Delft, mort à 43 ans. On n’en avait pas vu autant à Paris depuis 1966, soit un demi-siècle. C’est donc un événement exceptionnel, organisé grâce à un partenariat avec les musées de Dublin et Washington, qui accueilleront ensuite l’exposition.

Douze Vermeer, c’est fabuleux, mais ça suffit pour monter une exposition ?

En fait, le Louvre les confronte à une soixantaine de peintures de genre hollandaises, peintes à la même époque, entre 1650 et 1675, l’année de la mort de Vermeer. L’idée est d’en finir avec le mythe d’un génie isolé - le « sphinx de Delft » comme on disait au XIXe siècle- pour montrer combien l’artiste a emprunté à ses contemporains la plupart de ses thèmes : ses femmes écrivant une lettre, nouant un collier de perles ou jouant du virginal, sa Dentellière, et même son géographe et son astronome…Autant de sujets très à la mode dans la Hollande du Siècle d’or.

Alors il faut imaginer ce qu’était à l’époque cette République des Provinces-Unies : une puissance navale et coloniale sans équivalent en Europe, avec toute une nouvelle classe marchande, avide de montrer sa richesse. D’où la forte demande de scènes de genre, montrant non plus des paysans à la Brueghel, mais des bourgeois vêtus de satin et de fourrure dans leurs intérieurs chics avec carrelage en marbre et tapis d’Orient … Exactement le décor des tableaux de Vermeer et de ses contemporains, qui n’arrêtaient pas de se copier entre eux. On estime que plus de 5 millions de tableaux ont été peints aux Pays-Bas au XVIIe siècle.

Mais pourquoi Vermeer nous fascine tellement plus que ses contemporains ?

On le comprend au Louvre qui propose d’amusantes comparaisons de tableaux sur un même thème. Vermeer d’abord, épure ses compositions, là où ses rivaux multiplient les détails. Il réduit progressivement le nombre d’accessoires dans ses tableaux. Il peint très lentement et efface, par exemple, des cartes accrochées au mur. On le voit grâce aux radiographies. Il resserre aussi souvent ses cadrages sur une seule figure, alors que ses contemporains peignent des scénettes assez théâtrales à plusieurs personnages.

Vermeer ensuite, peint flou, à l’opposé d’un Gerry Dou ou d’un Van Miéris qui, à l’époque, sont des miniaturistes virtuoses, des maîtres de la « peinture fine ». Alors, on a supposé que ce flou était dû à l’usage d’une camera obscura, cette boîte optique parfois utilisée par les peintres. Une chose est sûre, ajouté à la lumière fabuleuse de Vermeer qui nimbe ses personnages, cela donne à ses peintures une aura intemporelle. Les scènes de genre de ses contemporains sont comme des instantanées, des petites histoires arrachées au réel. Chez Vermeer, les personnages aux yeux parfois baissés, aux gestes suspendus, invitent plutôt à la méditation. Sa Laitière majestueuse, avec son voile blanc et son tablier bleu, ressemble à une Vierge laïque. Sa Femme à la balance semble nous suggérer de peser nos actions. D’ailleurs, sur le mur derrière elle, on devine le tableau d’un Jugement dernier. Avec Vermeer, on bascule du temporel au spirituel.