Samedi 7 janvier 2017
10 min

L'exposition "Émile Friant, le dernier naturaliste ?" au musée des Beaux-Arts de Nancy.

L'exposition "Émile Friant, le dernier naturaliste ?" au musée des Beaux-Arts de Nancy.
exposition Emile Friant au Musée des Beaux Arts de Nancy

Cet artiste, vite relégué dans la catégorie «pompier», est tombé dans l’oubli même avant sa mort en 1932. Et pourtant, quelle injustice ! L’exposition du Musée des Beaux-Arts de Nancy montre à quel point son œuvre mérite aujourd’hui d’être redécouverte. Le parcours réunit près de 200 toiles, dessins et gravures, provenant pour beaucoup de collections privées au Canada, aux États-Unis ou en Grande Bretagne, des pays où il a été abondamment acheté quand il n’avait plus la côte en France.

Bien sûr, Émile Friant, peintre académique, est complètement passé à côté de la modernité. Né en 1863, l’année du scandale du «Déjeuner sur l’herbe» de Manet, il a pourtant été témoin des révolutions impressionnistes puis fauves ou cubistes. Il a même travaillé pendant deux ans au 11 boulevard Clichy où Picasso occupait, à la même période, un atelier ! En 1923, Emile Friant fera de sa résistance aux chamboulements esthétiques une caricature mordante intitulée «La tentation de Saint Emile» : il se représente en habit d’académicien, bicorne sur la tête, repoussant de la main un personnage cubiste et un autre taxé de rondisme…

Comment expliquer une telle obéissance aux canons de la peinture classique ?

Les clés de ce conservatisme sont à chercher sans doute dans son parcours et sa formation. Né à Dieuze, une petite ville de Moselle, Émile Friant vient d’une famille simple, exilée dans les faubourgs de Nancy, lors de l’annexion de la Moselle par l’Allemagne, alors qu’il a 9 ans. À l’adolescence, son père, ouvrier, l’inscrit dans une école technique pour apprendre le dessin industriel mais il prend souvent la clé des champs pour aller dessiner au bord du canal. Il est surpris un beau jour par un de ses professeurs qui, stupéfait par la qualité de ses croquis, va le présenter au directeur de l’école des Beaux-Arts.

Émile Friant va intégrer, à 14 ans seulement, les Beaux-Arts où Théodore Devilly, peintre romantique et grand admirateur de Delacroix, devient son mentor. Dès ses premières esquisses et huiles, notamment ce nu d’un modèle noir, ce qui ne devait pas être courant à Nancy à l’époque, on mesure la précocité de l’artiste et son indéniable coup de crayon.

C’est pourtant comme peintre qu’il va connaître le succès…

Effectivement, après un passage dans l’atelier parisien de Cabanel, il finit second au Prix de Rome et c’est le début d’une carrière prospère, qui mêle à la fois des curiosités comme ses représentations d’hommes préhistoriques - plutôt rares en 1880 ! - et des tableaux destinés à plaire au jury des Salons. Celui qui lui a vaut une reconnaissance mondiale s’appelle «La Toussaint». Cette immense composition représente avec une précision stupéfiante des femmes en habit de deuil, en route pour fleurir les tombes de leurs proches. Un réalisme quasi photographique : on sait que Friant, très intéressé par les innovations technologiques, peignait souvent d’après des plaques photographiques. Médaille d’or au salon de 1889, cette toile sera suivie l’année suivante d’une autre composition funèbre qui va valoir définitivement à Friant l’étiquette de «peintre des cimetières» !

C’est bien dommage car l’exposition dévoile son incroyable capacité à saisir l’éclat dans les regards de ses contemporains, demoiselle malicieuse ou industriel jovial, amoureux mélancoliques ou ouvriers abîmés par l’alcool. Ses toiles suggèrent mille et une histoires. À vous de les imaginer.

Jusqu'au 27 février, au musée des Beaux-Arts de Nancy, ville où il y a, rappelons-le, un beau musée consacré à l’École de Nancy, avec des œuvres d’Emile Gallé, Louis Majorelle ou Victor Prouvé, grand ami.