La chronique ciné
Magazine
Mercredi 24 juin 2015
4 min

"Une mère" de Christine Carrière / "Stand" de Jonathan Taïeb

Cette semaine, Xavier Leherpeur vous recommande "Une mère" de Christine Carrière et "Stand" de Jonathan Taïeb.

Christine Carrière est une cinéaste trop rare qui en vingt ans de carrière n’a hélas réalisé que quatre films dont les pourtant remarqués Rosine en 1994 et Darling d’après le roman de Jean Teulé avec Marina Foïs.

S’il fallait dégager une dominante thématique, ce serait les portraits de femmes dans la tourmente, la solitude mais qui se battent, refusent de plier et de céder à l’adversité. Thèmes que l’on retrouve dans Une Mère, l’histoire d’une femme serveuse dans un restaurant qui vit seule avec son fils, un adolescent fermé, souvent violent. Les conflits sont incessants jusqu’à l’extrême. Jusqu’au drame…

C'est une histoire d’amour fusionnelle et toxique. Ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre. Tendresse ou agressivité, tout est bon pour revenir l’un vers l’autre. Comme une dépendance. Une drogue qui vous détruit dont, dans les rares moments de lucidité, vous souhaitez à tout prix vous débarrasser mais dont vous ne pouvez vous passer. Caresses ou gifles, tout vous donne l’illusion d’exister dans les yeux de l’autre. Entre les deux un homme, pas le père du fils mais père adoptif aimant, largué par notre héroïne, comptant les coups et à la présence discrète, massive et bienveillante.

Un film magistral qui contredit l’évidence de l’amour maternel sans pour autant culpabiliser ni accuser qui que ce soit. Un film qui regarde les ruines fumantes d’un amour que l’on donne pour mort mais qui renaîtra peut-être de ses cendres…

Vingt ans après Rosine, Christine Carrière retrouve Mathilde Seigner qu’elle avait révélée... et qui, depuis, a fait d’autres choix cinématographiques. Mais ces deux femmes avaient depuis longtemps l’envie de se retrouver. Pertinente idée. Mathilde Seigner redevient cette grande comédienne qu’elle sait être mais que les réalisateurs, mauvais succès aidant, confinaient dans une image caricaturale. Image soyons honnête qu’elle avait parfois contribué à affirmer. Filmée avec à la fois douceur et âpreté par Carrière, elle retrouve un instinct de jeu sauvage, farouche, tragique, brisé.

A côté d’elle Kacey Mottet Klein (L’enfant d’en haut de Ursula Meier, Gemma Bovary) et Pierfrancesco Favino sont impressionnants dans leur jeu d’humeurs contraires qui encadrent l’héroïne. La violence asphyxié et désespérée du premier, le calme pondérant du second.

La mise en scène de Christine Carrière, en scope, reste toujours à bonne distance pour recueillir, ne pas précipiter le drame ne pas appuyer mais au contraire toujours dans la subtilité, sans jamais juger ni défendre l’un contre l’autre.

Autre conseil pour finir : *Stand*, le deuxième film du jeune Jonathan Taïeb**, cinéaste français qui a posé ses caméras en Russie pour filmer cette fiction inspirée de faits réels.

Nous sommes dans la belle patrie de Vladimir Poutine où les vidéos d’agressions pullulent sur internet. Un jeune couple de garçons est justement témoin de l’une d’elles mais, par peur, n’intervient pas. Se sentant coupable de son inertie, l’un des deux décident d’enquêter sur ce crime, la victime ayant fini par succomber à ses coups.

Réalisé en onze jours sans aucune autorisation, remarquablement écrit autant que mis en scène, dans une énergie à bout de souffle, le film évite les écueils du film militant. C’est avant tout un polar psychologique sur la culpabilité. Celle d’abord de ne pas être intervenu. Mais aussi celle de ne pas être comme tout le monde. De ne pas faire partie de cette norme. Ou comment la violence homophobe résume toutes les formes d’ostracismes et finit par contaminer ceux et celles qui en sont victimes, finissant par faire remonter à la surface une détestation et un dégoût de soi-même. Ultime victoire des intolérants. Brillant.

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