La chronique ciné
Magazine
Mercredi 6 mai 2015
3 min

"Titli" de Kanu Behl

Cette semaine, Xavier Leherpeur vous recommande "Titli", premier film de l'Indien Kanu Behl présenté dans la sélection "Un Certain regard" au Festival de Cannes 2014.

"Titli" signifie papillon. Mais c'est un titre en trompe-l’œil car si le papillon passe de l’état de larve informe à celui d’une créature volante de toute beauté, le héros va connaître un chemin inverse. Perdre son innocence et s’enfoncer peu à peu dans la noirceur et la violence. Kanu Behl, jeune cinéaste indien, cite souvent Jacques Audiard dans ses références. Et c’est vrai que si l’on voulait résumer le film d’une accroche réductrice on pourrait parler d’Un Prophète à Dehli. Mais le film possède une indéniable personnalité et force de mise en scène qui l’affilie mais le distingue d’emblée du très bon film de Jacques Audiard.

Dans la banlieue de Delhi, Titli, benjamin d’une fratrie de braqueurs de voitures, poursuit d’autres rêves que de participer aux magouilles familiales. Ses plans sont contrecarrés par ses frères, qui le marient contre son gré. Mais Titli va trouver en Neelu, sa jeune épouse, une alliée inattendue pour se libérer du poids familial…

Dès les premières images, dès même l’ouverture, magnifique mise en abyme du rêve de notre héros, rêve à l’avenir fortement compromis par la logique sociale qui claquemure chacun dans sa condition sans possibilité réelle de s’en affranchir, le jeune Kanu Behl impose sa marque, son style et son talent. Le scénario d’abord, écrit comme un exutoire contre un père autoritaire également cinéaste et acteur – il joue d’ailleurs d’une certaine manière son propre rôle puisqu’il joue le paternel de cette fratrie – et qui dénonce de manière magistrale, la violence patriarcale de ce pays. Une violence décrite comme un cycle infernal auquel il est impossible d’échapper, relayée ici par un frère aîné autoritaire et despote.

Scénario qui met aussi en avant un superbe personnage féminin hors des clichés du cinéma indien. Une femme complice, complexe, victime mais qui sait s’imposer au sein de cette famille d’hommes dominée par les plus bas des instincts. Autre tabou levé par le cinéaste : l‘homosexualité puisque l’un des trois frères est gay. Une sexualité filmée frontalement avec intelligence, sans cliché et qui confère au personnage une complexité magistrale, tiraillé entre sa différence et son sens du devoir familial.

La mise-en-scène est l’ultime point fort de Titli. Un sens du découpage du cadrage et du montage qui d’abord saisit toute la folie de Dehli, ville bruissante, dantesque, sorte de cour de miracles à ciel ouvert – le film a été entièrement filmé en décors naturels y compris dans ses intérieurs – témoignage social et sociétal de toute première importance dans ce récit. Une mise en scène anxiogène, étouffante qui resserre dans ses griffes le héros à la manière dont ses frères, le déterminisme social et la violence inéluctable, referment leur piège sur ce garçon innocent.

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