La chronique ciné
Magazine
Mercredi 29 avril 2015
5 min

"Le Labyrinthe du silence" de Giulio Ricciarelli / "L'intendant Sansho" de Kenji Mizoguchi

Cette semaine, Xavier Leherpeur vous conseille "Le Labyrinthe du silence" du cinéaste italien Giulio Ricciarelli, et "L'intendant Sansho" de Kenji Mizoguchi, repris en salles.

Nous sommes en 1958 en Allemagne, joli pays cautérisant à force de déni et d’oubli ses plaies encore récentes. C’est le renouveau de l’essor économique et de cet effort collectif de la population et des politiciens pour tourner la page du nazisme. Et pourtant un petit grain de sable va dérégler cette machine bien huilée. Un peintre reconnait par hasard dans la rue l’un de ses bourreaux d’Auschwitz. Soutenu par un journaliste revanchard et donc peu crédible, la voix désespérée de cette victime est sur le point de s’éteindre pour toujours lorsqu’un jeune procureur décide envers et contre tous de mener l’enquête. Et de ramener à la surface les pires horreurs de la guerre, celles-là même dont la plupart de ses compatriotes semblent n’avoir jamais entendu parler lors du procès.

Il y a des films classiques, autrement dit qui ne révolutionnent ni l’art du récit, ni celui de la mise en scène. Mais qui pourtant, pour la manière dont ils s’acquittent avec un indéniable savoir faire, certes un rien impersonnel, mais entièrement dévoué à la narration et au plaisir du spectateur, valent qu’on les distingue. Ce Labyrinthe du silence est une pure fiction inspirée d’histoire vraie qui, sans trahir la vérité, la restitue dans un scénario intelligent qui entremêle devoir de mémoire (souvent inhibant) et suspense habile. Un vrai film d’investigation, d’embûches sur le chemin de la vérité et de coups de théâtre.

« Faut-il que chaque jeune Allemand se demande si son père est un meurtrier ? », s’interrogea à l’époque l’un des procureurs au cours des débats. Les procès qui eurent lieu d’octobre 1963 à août 1965 virent défiler 360 témoins venus de 19 pays, dont 211 survivants d’Auschwitz. Et sur plus de 6000 anciens SS ayant servi à Auschwitz, seulement 22 comparurent. Ils n’exprimèrent aucun remord.

Un film qui sort au moment où Oskar Gröning, l'ancien comptable d'Auschwitz est jugé en Allemagne pour « complicité de 300 000 meurtres aggravés ». Il est à ce jour l’un des rares à avoir demandé « pardon » aux victimes du camp de concentration admettant “partager une responsabilité morale.”

L'autre révélation du film est son comédien principal Alexander Fehling. Aperçu dans Inglorious Basterds de Quentin Tarentino, il campe jusqu’à la moindre de ses contradictions, de ses doutes et de sa complexité, cet ingénu du barreau à l’origine d’un des procès les plus retentissants et déterminants de l’histoire du XXème siècle.

Dernier petit conseil avant de se quitter : la reprise en salles d’un des plus beaux films du cinéma japonais et du cinéma tout court, L’intendant Sansho réalisé en 1954 par Kenji Mizoguchi. Dans le Japon du XIème siècle, un gouverneur de province est exilé pour avoir défendu les paysans contre les autorités féodales. Quelques années plus tard, sa femme Tamaki, sa fille Anju et son fils Zushio sont kidnappés en cherchant à le rejoindre. Tamaki est déportée sur une île, alors que les enfants sont jetés dans un camp d’esclaves commandé par l’impitoyable intendant Sansho. Dix ans plus tard, Zushio, amer, a oublié les idéaux de compassion de son père mais Anju l’exhorte à ne pas devenir comme Sansho.

Sublime drame épique, magnifique réflexion sur l’âme humaine, ses contradictions, son sens du sacrifice, l’amour filial, traversé par la question de la vengeance qui nous rabaisse souvent à l'état de détérioration morale des bourreaux. Le tout porté par la mise en scène tout en fluidité et poésie de Mizoguchi.

L'équipe de l'émission :