La chronique ciné
Magazine
Mercredi 11 mars 2015
5 min

"Le dernier coup de marteau" d'Alix Delaporte / "A la folie" de Wang Bing

Cette semaine, Xavier Leherpeur vous propose deux coups de cœur aussi absolus que dissemblables : "Le dernier coup de marteau" d'Alix Laporte et "A la folie" de Wang Bing

On doit à Alix Delaporte le magnifique Angèle et Tony à la fois quintessence et antithèse du film romantique. Clotilde Hesme et Grégory Gadebois, deux acteurs magnifiques magnétiques, composent un couple improbable mais fusionnel : la première solaire et aérienne et le second terrien et mélancolique.

Grâce à Alix Delaporte, ces deux-là étaient repartis avec un très mérité César du meilleur espoir. Quant à la cinéaste elle était repartie auréolée du non moins prestigieux prix du meilleur premier film du syndicat de la critique.

Le dernier coup de marteau les réunit à nouveau mais dans des rôles aux antipodes du précédent Angèle et Tony. La musique occupe un rôle à part entière…

Quand Victor, 13 ans, pousse la porte de l'opéra de Montpellier, il ne connaît rien à la musique. Il ne connaît pas non plus son père venu diriger la 6ème symphonie de Mahler. Il l’observe de loin, découvre l'univers des répétitions... Le jour où Nadia, sa mère, lui annonce qu’ils doivent quitter leur maison sur la plage, Victor s’inquiète. Victor décide alors de se montrer pour la première fois à son père...

Mais une fois que l’on a déposé le résumé, on s’inquiète un peu. La musique comme pont, lien et liant pour recomposer la mélodie interrompue d’une histoire d’amour sacrifiée à la réussite de l’un et la fierté de l’autre, le magnétisme de Mahler pour révéler un enfant à lui-même, le symbolisme de cette symphoniequi s’achève par trois coups de marteau évoquant trois moments clés de la vie de l’interprète… on redoute un instant que la barque de la psychanalyse romanesque ne soit un rien trop chargée du sursignifiant.

Mais il n’en est rien. De ce canevas où d’autres se seraient pris les pieds, fidèle à son goût pour les contraires, voire les oxymores, la cinéaste fait un film d’une absolue délicatesse, qui refuse toutes les évidences, travaille le creux, le non dit au milieu des notes et des mots. Refusant les écueils, brisant les évidences elle surprend sans cesse par une écriture et une mise en scène qui puise sa force dans son effacement et une discrétion d’une solidité impressionnante qui sert la partition des trois comédiens magnifiques, dont Romain Paul dans le rôle du jeune fils.

Autre coup de foudre pour A la folie, un documentaire de près de quatre heures du chinois Wang Bing, 47 ans. Il est l'auteur de nombreux sublimes documentaires sur la Chine contemporaine dont Les trois sœurs du Yunann sorti il y a moins d’une année, et l’extraordinaire A l’ouest des rails qui durait dix heures.

Il nous immerge cette fois dans un hôpital psychiatrique du Sud-Ouest de la Chine. Une cinquantaine d’hommes vivent enfermés traînant leur mal-être du balcon circulaire grillagé à leur chambre collective. Ces malades, déviants ou opposants, éprouvent au quotidien leur résistance physique et mentale face à la violence d’une liberté restreinte.

Wang Bing déjoue la carte du politique en ne précisant presque jamais la raison de l’internement, ce que certains jugeront peut-être comme une lâcheté face au gouvernement chinois. Pour ma part, je ne le crois pas, car on retrouve le goût de Wang Bing pour l’intime, la personnalité des gens qu’il filme. Ce n’est pas la maladie, la déviance idéologique mais des êtres humains que l’on regarde, apprend à connaître sans jamais avoir l’impression de les manipuler. Le cinéaste trouve toujours l’exacte distance, le temps idéal de la prise et de la précision du montage qui, à partir de plus de 300 heures de rush, édifie cette magistrale leçon de cinéma humaniste.

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