La chronique ciné
Magazine
Mercredi 22 avril 2015
5 min

"Good Kill", d'Andrew Nicoll

Cette semaine, Xavier Leherpeur vous conseille, entre autres, "Good Kill" d'Andrew Nicoll.

Le choix était cette semaine cornélien car pas moins de quatre très bons films sont parus sur les écrans. J’aurais voulu vous dire mon enthousiasme pour Le dos rouge, premier film singulier, surréaliste et inclassable d’Arnaud Barraud. L’histoire d’un cinéaste reconnu - interprété par Bertand Bonello - qui veut réaliser un film sur la monstruosité et se laisse guider dans ses recherches par une belle historienne de l’art avec laquelle il entame joutes intellectuelles et piques séductrices. Un film insolent où tout peut arriver y compris un changement de comédienne à la moitié du film sans qu’aucune raison ne soit donnée mais qui relance le charme étrange et de cette fable sur la force envoutante de l’art.

Ou encore dire un mot enamouré sur le dernier film d’Emmanuel Mouret (Un baiser s’il vous plaît, L’art d’aimer ) réjouissant quadrille amoureux, marivaudage gracieux et mélancolique où une fois de plus le cinéaste est amoureux des actrices : Anaïs Desmoutier confirme un jeu tout en nuance et complexité et où se révèle aussi celui de Virginie Effira, dans un rôle solaire et crépusculaire, variation de tonalité qu’elle orchestre magistralement.

J'ai choisi de parler ce matin de Good Kill le nouveau film d’Andrew Niccol, cinéaste trop injustement méconnu et pourtant l’un des auteurs les plus atypiques et incisifs du cinéma hollywoodien. Car non, Niccol n’est pas un indépendant mais au contraire un metteur en scène qui depuis vingt ans ‘rame’ pour dire les choses telles qu’elles sont à Hollywood et tente de prouver que l’on peut faire du cinéma grand public, avec casting, sans renoncer pour autant à être intelligent. Le seul crime qu’il ait commis pour être encore un auteur de l’ombre : aucun de ses films n’a jamais vraiment marché.

Rappelons pour mémoire les pourtant magnifiques Bienvenue à Gattaca (1997) avec Uma Thurman et Ethan Hwake sur les manipulations génétiques ainsi que Simone (2002) où la création par un producteur - Al Pacino le dernier bon rôle de l’acteur à mon humble avis - d’une actrice virtuelle. Il était également le scénariste de Truman Show de Peter Weir, l’histoire d’un homme ignorant qu’il est la vedette d’un programme de télé.

Avec Good Kill qui est un film de guerre, changement de registre. Le Commandant Tommy Egan (Ethan Hawke ), pilote de chasse reconverti en pilote de drone, combat douze heures par jour les Talibans derrière sa télécommande, depuis sa base, à Las Vegas. De retour chez lui, il passe l’autre moitié de la journée à se quereller avec sa femme, Molly et ses enfants. Tommy remet cependant sa mission en question. Ne serait-il pas en train de générer davantage de terroristes qu’il n’en extermine ?

Pour faire court c’est l’anti top Gun et l’anti American Sniper. Aucune dérapage patriotique ou valorisation virile des militaires de l’oncle Sam. Le film de Niccol est clinique, mécanique, au scalpel. A l’image de son héros. Mais cette rectitude est un effet miroir passionnant pour mieux dénoncer l’hypocrisie de ces guerres dites propres, celles qui ont pour but de ne laisser aucune trace ni sur le terrain ni dans les consciences. Mais qui détruisent dans le silence de mort qui les entourent les quelques derniers remparts de notre humanité : notre libre arbitre, sujet central du film, et notre indispensable propension à affronter nos responsabilités et notre culpabilité. Bref tout ce qui fait de nous des hommes et non pas de simples robots d’exécution.

Avant de se quitter, un dernier conseil : la reprise indispensable sur grand écran de Sayat Nova de Serguei Paradjanov, réalisé en 1968 et qui sort pour la première fois dans sa version originelle arménienne. L’évocation par l’un des plus grands cinéastes au monde de la vie du poète Sayat Nova. Un film tout en images sublimes de beauté et d’inventivité. Je crois que l’on n’a jamais rien vu de plus beau et de plus subjuguant au cinéma.

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