L'invité du jour
Entretien
Vendredi 20 octobre 2017
45 min

Place des femmes dans la musique classique : « Il n'y a pas d'évolution flagrante »

Où sont les femmes dans la culture ? C'est la question que pose chaque année, depuis cinq ans, la SACD. Saskia de Ville pousse la question plus loin concernant la musique classique, et recueille réponses et témoignages auprès notamment de Muriel Couton et de Sofi Jeannin.

Place des femmes dans la musique classique : « Il n'y a pas d'évolution flagrante »
HultonDeutschCollection, © Corbis

Où sont les femmes dans la musique classique ? Si « la musique est à la fois le plus spirituel et le plus corporel des arts » (Pierre Bourdieu), elle reste néanmoins un domaine très genré. Pour évoquer cette question, Saskia De Ville a invité vendredi 20 octobre Muriel Couton (SACD), Sofi Jeannin (Directrice Musicale du Chœur et de la Maîtrise de Radio France), David Christoffel (musicologue), Sarah Chenaf et Juliette Salmona (musiciennes membres du Quatuor Zaïde). Quelle programmation des artistes femmes dans les salles de concert ? Sur scène, sont-elles traitées de la même manière que les hommes ? Comment les spectateurs perçoivent-ils les femmes ? Existe-t-il des répertoires réservés aux femmes ? Autant de questions soulevées dans cet entretien.

Depuis cinq ans, la SACD mesure la présence des femmes (Où sont les femmes ? dernière étude en 2016) dans les orchestres ou encore à la tête des institutions culturelles. Son constat est invariable : les femmes sont sous-représentées dans le secteur musical, particulièrement dans les postes de premier plan (direction d'orchestre, mise en scène, composition...). Pour Muriel Couton, contrairement au théâtre et à la chorégraphie, peu de choses changent : « Il n'y a pas d'évolution en musique qui soit flagrante » .

A la direction des orchestres, on compte seulement 21 femmes pour 586 hommes, soit 4% de cheffes d'orchestre. Une triste rareté dont témoigne Sofi Jeannin : « Même aujourd'hui, les gens s'étonnent de voir une femme apparaître sur le podium ». Ce qui explique que nombre de femmes forment elles-mêmes leurs ensembles pour pouvoir diriger. C'est le cas d'Emmanuelle Haïm (Le Concert d'Astrée), de Claire Gibault (Paris Mozart Orchestra), ou encore de Laurence Equilbey (Insula Orchestra).

« Il faut que cela change à tous les niveaux, juge Sofi Jeannin, au niveaudes conservatoires, des formations, mais c'est aussi aux grandes structures, aux agents et aux programmateurs, de regarder de l'intérieur ce que l'on fait, d'avoir une réflexion et une pensée là-dessus ». C'est une question de mentalité. Claire Gibault a déjà essuyé le refus de l'Orchestre philharmonique de Vienne d'être dirigé par une femme. Et si Sofi Jeannin ne s'est jamais trouvée dans une telle situation, elle évoque néanmoins les « Bonjour Mademoiselle » et des propos inacceptables et déplacés : « C'est épuisant d'être sur le chemin de la bataille tous les jours » lâche-t-elle. Difficile néanmoins d'aborder la question du sexisme dans l'orchestre, tant les postes sont souvent précaires. Ne pas faire de vague, selon elle, est une volonté de mise, que l'on soit d'ailleurs femme ou homme.

La soprano Chloé Briot témoigne de ce silence : « Je me suis rendue compte qu'on ne disait jamais qu'on avait des difficultés, nous en tant que femmes, à se positionner sur un plateau avec des chefs d'orchestre, des metteurs en scène, qui peuvent parfois dépasser les limites... (...) le fait qu'on soit obligée de bien se comporter, d'avoir l'air cool, qu'on ait envie de nous réengager, etc. fait qu'on ne peut rien dire s'il nous arrive quelque chose ». Le silence avant tout, même devant les outrages :

Quand il y a un clash parce que je revendique une position égale, c'est forcément moi qui vais avoir tort. Parce que je suis l'artiste, parce que je suis la femme, aussi. Je pense qu'aucun chef d'orchestre n'aurait traité un homme de pute, par exemple. Moi ça m'est arrivé. Mais je n'ai rien dit, j'ai juste parlé à mes agents et dit que je ne voulais plus jamais travailler avec ce chef d'orchestre (Chloé Briot)

Si la pratique musicale est très marquée par la distinction entre hommes et femmes, la théorie et l'imaginaire musical ne le sont pas moins. La pianiste Katia Buniatishvili évoque ainsi les réticences qu'elle rencontra, jeune, lorsqu'elle souhaitait interpréter la Mephisto-Valse de Liszt - jugée « masculine », expérience partagée par Sofi Jeannin dans la musique de Mahler. Quant au Quatuor Zaïde - essentiellement féminin - il témoigne avoir un jour entendu un spectateur leur déclarer « votre quintette de Brahms, j'ai fermé les yeux et j'ai cru que c'étaient des hommes qui étaient en train de jouer tellement il y avait de force dans votre jeu ».

Pour les intervenants, le problème est à traiter à la racine : au conservatoire. Muriel Couton évoque une expérience révélatrice, à Lyon, lors d'une conférence : « Ils avaient été forcés par le directeur du conservatoire de participer à cette session sur la place des femmes dans la musique. Ils disaient "il n'y a aucun problème" et c'est seulement au bout de deux heures que certaines musiciennes et compositrices ont dit " ah oui, effectivement, c'est étrange nous ne sommes pas payées autant" ». Sensibiliser au conservatoire, donc... et même avant, à l'école, en prenant parfois pour exemple des compositrices, plutôt que des compositeurs.

Les invités

  • Muriel Couton est Directrice des Relations Auteurs et Utilisateurs à la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques). Depuis cinq ans, la SACD publie chaque année la brochure « Où sont les femmes ? » consacrée à la place des femmes dans les milieux culturels. Muriel Couton a piloté le bilan 2012-2017 Où sont les femmes ?Toujours pas là !
  • Sofi Jeannin est Directrice musicale du Chœur et de la Maîtrise de Radio France depuis mars 2008 et Directrice musicale du Chœur de Radio France depuis juillet 2015.
  • David Christoffel est musicologue et auteur de « Le sexisme en musique » publié aux éditions Philharmonie de Paris - le site web de David Christoffel
  • Le Quatuor Zaïde avec Sarah Chenaf (alto) et Juliette Salmona (violoncelle) - le site web du Quatuor Zaïde
  • Au téléphone, la pianiste Khatia Buniatishvili et Chloé Briot, mezzo soprano
Les invités :
  • Sofi JeanninDirectrice musicale du Choeur et de la Maîtrise de Radio France
L'équipe de l'émission :