L'invité du jour
Entretien
Mercredi 15 juin 2016
1h 21mn

Emmanuel Krivine : « j’essaye d’aller vers la fin en étant un peu moins con qu’au début »

Le chef Emmanuel Krivine prend la tête de l’Orchestre national de France. Au micro de Vincent Josse, il revient sur sa nomination, sa carrière, et ses projets pour l’orchestre.

Emmanuel Krivine : « j’essaye d’aller vers la fin en étant un peu moins con qu’au début »
Emmanuel Krivine

C’était une nomination très attendue : lundi 13 juin, le PDG de Radio France Matthieu Gallet et le directeur de la musique et de la création culturelle à Radio France Michel Orier annonçaient l’arrivée d’Emmanuel Krivine au poste de directeur musical de l’Orchestre national de France. A 69 ans, le fondateur de La Chambre Philharmonique évoque ce nouveau défi dans sa carrière au micro de Vincent Josse dans la matinale de France Musique.

L’occasion de commenter sa réputation d’homme de poigne, et sa vision de l’orchestre et de la vie musicale française. Une vision bienveillante pour celui qui estime que la « personnalité collective » prime sur la fierté : « c’est quelque chose qui se fait au milieu : le chef a les mains vides, c’est une sonate qu’on fait à deux, avec l’orchestre, et le public participe. Sans l’écoute, vous n’existez pas » commente-t-il.

Un an après la grève à Radio France et la menace d’une fusion ou d’une externalisation de l’Orchestre national de France, Emmanuel Krivine se montre rassurant. Sa nomination tient, selon lui, autant de la « chimie qui s’est opérée en septembre » avec l’orchestre qu’à la confiance du PDG de Radio France Matthieu Gallet : « ce n’est pas tous les jours qu’un PDG adore la musique. Il connaît les œuvres, il aime ça ». Pour le chef grenoblois, « il n’y aura pas moins de musiciens dans cet orchestre ».

« Il n’y a plus eu de chef français à Paris depuis 36 ans »

Emmanuel Krivine est le premier chef français à prendre la direction de l’OnF depuis Jean Martinon (1968-1973). Le détail a son importance, car il souligne l’évolution du regard sur les orchestres et les chefs : « le monde musical français des instrumentistes et des orchestres a changé, probablement après l’ère Liebermann à l’Opéra. On était les meilleurs et maintenant on est les plus mauvais. Il y a eu une espèce de culpabilité, de fascination pour tout ce qui est étranger – en bon ou en mauvais ».
Pour le chef, le regard sur la vie musicale française est aujourd’hui plus nuancé : « entre le patriotisme et la haine de soi à la française, je trouve qu’on pourrait se situer à mi-chemin », « le musicien français maintenant ressemble un peu plus à la génération allemande : c’est moins virtuose, mais aller dans l’orchestre n’est pas un pensum, on ne perd pas ses empreintes digitales quand on va dans un groupe, on identifie ses empreintes au groupe ».

« j’imagine toujours que je suis dans la salle, et je me demande si ce que je fais me plaira. Ou alors je suis chez un disquaire et je me demande si je prendrais ma version. »

Priorité à la musique française ? « La musique française, il faut s’en occuper, c’est très intéressant. Il y a des œuvres moins connues qui sont passionnantes. On est là pour apporter la bonne parole, et surtout à l’exportation. Mais il ne faut pas que ça soit cocardier, missionnaire. L’éclectisme est la base de tout : c’est en même temps pédagogique, diversifié, et ça fait du bien à ceux qui jouent. Moi, par habitude, par constitution, je suis éclectique. En même temps, j’essaye toujours d’avoir des limites : j’imagine toujours que je suis dans la salle, et je me demande si ce que je fais me plaira. Ou alors je suis chez un disquaire et je me demande si je prendrais ma version. Dès que la réponse est non, je ne touche pas à l’œuvre. Donc mon répertoire est assez limité. Et là, j’invite celui qui fera le mieux l’œuvre que je ne sais pas faire, le type qui sera absolument adéquat dans cette œuvre-là. Comme ça, l’orchestre est sauvé, le public est sauvé, tout le monde est sauvé. »

Quant aux chefs d’orchestre invités auxquels pense Emmanuel Krivine, un nom ressort spontanément, celui de Riccardo Muti : « C’est un chef qui a une longue histoire avec cet orchestre. Il est très intéressant, c’est une vraie personnalité. Donc on lui a écrit pour lui demander d’être là le plus souvent possible ».

L’Orchestre national de France, un « orchestre tout à fait mûr »

Interrogé sur le portrait que brosse de lui la presse française (un chef « fait d’acier » selon Télérama, « une main ferme » selon Le Monde… », Emmanuel Krivine ne mâche pas ses mots. Ainsi, en parlant du National : « la dernière fois que je les avais connu, c’était en 2004, je devais par exemple souvent dire « silence » et moi ça ne m’intéresse pas ». Un orchestre indiscipliné ? « Pas que lui. C’était bordélique. Il est vrai qu’il n’était pas du tout bordélique avec Kurt Masur et avec certains chefs. Je dis simplement que moi, en ce temps-là, j’avais senti que je devais trop m’occuper de discipline ».

Aujourd’hui, les protagonistes ont évolué. Lorsque le chef dirigea l’OnF en septembre dernier, la discipline « se faisait par l’écoute, et ça c’est très sain. C’est très sain d’avoir une discipline qui ne vient pas du ‘je me comporte bien’ ou du ‘j’ai peur du chef’ ». Pas question d’être un « père » pour l’orchestre, comme put l’être Kurt Masur : « Kurt Masur, c’est Kurt Masur, donc ‘à la française’ n’existe pas. C’est un orchestre tout à fait mûr ».

Mais il n’y a pas que l’orchestre qui a changé. Lorsque Vincent Josse lui demande s’il estime avoir changé de caractère, Emmanuel Krivine répond, net, clair et précis : « Heureusement que j’essaye d’aller vers la fin en étant un peu moins con qu’au début. C’est normal, j’espère ».

Sur le même thème

émission précédente
lundi 13 juin 2016