Lundi 15 décembre 2014
5 min

Nishtiman, musique du Kurdistan

Chronique d'Hind Meddeb sur Nishtiman et la musique kurde, en concert au MuCem de Marseille, puis à Rennes et à Epernay.

Nous sommes à la frontière entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. Si le Kurdistan n’existe sur aucune carte et qu’il se partage entre quatre pays qui refusent de reconnaître le peuple kurde, il est désormais représenté par un groupe de musique : "Nishtiman ", signifie "patrie" en kurde.

Née en 2013, cette formation musicale réunit sept musiciens autour d’un même projet : faire connaître dans le monde entier l’immense répertoire de la musique kurde.

Le percussionniste Hussein Zahawy est originaire du Kurdistan irakien. Né en 1980 dans une petite ville d’Irak, il a du fuir en Iran avec sa famille pour échapper aux épurations ethniques pratiquées sous le régime de Saddam Hussein. Dans les années 90, sa famille s’installe à Londres où Zahawy se passionne pour les percussions. C’est lui qui a eu l’idée de réunir des musiciens de la diaspora kurde capables de faire revivre une tradition musicale éclatée par des années de guerre et d’oppression. Il y a d’abord à ses côtés son compatriote, le joueur de luth Goran Kamil.

Du côté du Kurdistan iranien, il est allé chercher Sohrab Pournazeri, prodige du luth tanbur et de la vièle à pique kamantché, et la chanteuse Maryam Ebrahimpour. Du côté de la frontière turque, il a déniché Ertan Tekin, maître des hautbois. Et enfin, le groupe accueille aussi deux Français : Leïla Renault à la contrebasse et Robin Vassy aux percussions africaines.

La guerre a malheureusement empêché le groupe de représenter la part syrienne de l’identité kurde. Les Kurdes de Syrie sont les grands absents de cette formation musicale exceptionnelle. Tous ces musiciens sont réunis autour de la musique, de la langue et de la culture du peuple kurde.

Le groupe Nishtiman explore la musique populaire et festive pratiquée dans les montagnes kurdes en y ajoutant toute la complexité de la musique soufie qui puise dans la tradition mystique de l’Islam. Sur l’album, en coulisses et en répétition, les musiciens de Nishtiman passent indistinctement d’une langue à l’autre : ils échangent en sorani, en persan, en turc et en anglais.

L’objectif de Nishtiman n’est pas de produire une musique nationaliste mais au contraire de mettre en lumière à quel point la musique kurde est influencée par les cultures qui la traversent. Les traditions musicales d’Iran, d’Arménie, de Turquie, de Syrie et d’Irak imprègnent la musique kurde qui se nourrit de toutes ces sources.

Le maître d’œuvre du groupe Nishtiman n’est autre que le compositeur Sorhab Pournazeri. Il a voulu sur cet album donner autant de place aux compositions inspirées de la tradition soufie « Hal el Hakh » (l’état de vérité) qu’aux chansons populaires traditionnelles, des mélodies dansantes qui parlent d’amour.

Longtemps la musique kurde a souffert du fait que le Kurdistan ne soit pas inscrit sur les atlas du monde. Nishtiman s’est fait l’ambassadeur de la patrie kurde, une patrie qui n’est souvent que dans les cœurs à défaut d’être sur les cartes géographiques. Il faut se rappeler que dans les années 90 en Turquie, être en possession d’enregistrements de musique kurde était considéré comme un crime. Lorsqu’ils étaient prévenus des descentes de police ou de fouilles effectuées par l’armée, les villageois kurdes brûlaient leurs cassettes pour éviter de se faire embarquer.

En 1999, le chanteur Ahmed Kaya a été contraint à l’exil pour échapper à une campagne de diffamation des médias turcs et à des poursuites judiciaires. Son crime ? Avoir publiquement revendiqué ses origines kurdes et annoncé qu’il allait écrire une chanson en kurde. Mais le groupe Nishtiman refuse de s’enfermer dans des revendications identitaires bien au contraire, il rappelle que la culture musicale kurde puise dans un répertoire commun qui va du Sud de l’Espagne jusqu’à l’Inde en passant par l’Afrique du Nord, les Balkans, la Grèce, l’Anatolie, le Caucase, la Perse et le Moyen Orient.

Une culture et une identité croisée, métisse dès l’origine. Une nouvelle définition du mot patrie. Une patrie métisse. Un hommage au concept de Tout Monde inventé par le philosophe Edouard Glissant.

Prichaines dates de concert de Nishtiman :
06/03/15 Opéra de Rennes
10/03/15 Le Salmanazar (Epernay)

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