Lundi 8 décembre 2014
5 min

Luzmila Carpio, ambassadrice de la culture andine

Chronique "à l'autre bout du casque d'Hind Meddeb" sur la musique de Luzmila Carpio.

Luzmila Carpio, ambassadrice de la culture andine
mea autre bout

On dit d’elle qu’elle est l’une des plus belles voix du continent sud américain : Luzmila Carpio est une star de la musique andine, elle chante depuis sa plus tendre enfance. Sa voix suraigüe est reconnaissable entre mille, une voix dont le timbre est tel qu’il se confond parfois avec les flûtes aigües qui l’accompagnent…

Sa musique est rythmée par les charangos, des percussions en boucles saccadées et parfois même par le chant des oiseaux. Luzmila Carpio enregistre certains de ses morceaux en pleine nature, dialoguant avec l’océan, les arbres et le vent. Elle évoque souvent dans ses chansons « Pachamama », la terre nourricière, le vent Wayra qui apprend aux filles à danser, les cascades, Tata Inti, la lune fécondante et les étoiles…

Luzmila dit elle-même de sa musique : “Chez nous, on dit que les notes de musique sont dans la nature. La musique est apportée par la cascade. Le vent aussi apporte des notes. Quand j’étais enfant, ma mère m’a expliqué que quand je mangeais une pomme de terre, il y avait dedans le soleil, l’air et la pluie. Il faut parler aux plantes, les caresser, parce qu’elles nourrissent notre âme.

Luzmila Carpo a d’ailleurs été invitée sur la scène du festival des musiques sacrées de Fès au Maroc pour improviser autour du recueil de poèmes La Conférence des oiseaux de Farid Ud-Din Attar, poète persan du 12ème siècle. L’histoire d’une bande d’oiseaux qui doit traverser sept vallées pour retrouver son roi. Face à la dureté du périple, un à un, ils abandonnent le voyage, chaque oiseau symbolisant une faiblesse humaine. Le perroquet est à la recherche de la fontaine de l'immortalité, et non pas de Dieu. Le paon symbolise les « âmes perdues » qui ont fait alliance avec Satan.

Luzmila est issue d’un milieu très modeste, elle a du se battre pour que sa musique soit reconnue à sa juste valeur en Bolivie.Elle est née en 1954 dans le hameau de Qala Qala, à plus de 3000 mètres d’altitude, dans la cordillère des Andes. Là-haut, ni école ni électricité. Jusque dans les années 70, le village n’était accessible qu’à dos d’âne.

En 1960, Luzmila descend en ville, où elle passe une audition pour chanter à la radio. Mais elle se fait recaler, parce qu’elle ne sait chanter qu’en quechua. Luzmila est d’origine quechua-aymara, un peuple amérindien qui fonde au 12ème siècle le royaume de Cusco et qui participe à la fondation de la dynastie inca un siècle plus tard. La langue quechua a longtemps été mise à l’écart par les missionnaires espagnols qui ont colonisé la Bolivie en imposant leur culture aux populations locales.

A ses débuts, Luzmila Carpio rencontre un pianiste aveugle qui lui fait cette prédiction : « Un jour, tu pourras chanter en quechua, mais en attendant, je vais t’apprendre des chansons en espagnol. »

Luzmila Carpio finira par imposer son style et par chanter dans sa langue maternelle, le quechua…

“Ça a été difficile de me faire connaître en chantant en quechua mais j’ai choisi ce parcours. Dans la langue, il y a la pensée. Chanter, c’est faire de la politique.”

Chanter en quechua devient pour elle un acte militant, une manière de s’engager politiquement pour la reconnaissance de la culture indigène dans son pays.

Au début des années 90, en partenariat avec l’Unicef, Luzmila Carpio enregistre quatre albums de chansons pour préserver et valoriser la culture andine.

Elle veut faire bouger les mentalités, elle s’insurge contre le fait que les indigènes ont longtemps été obligés de vivre dans l’ombre, de renier leur culture et leur langue pour se faire une place dans la société bolivienne. Une situation qui perdure jusque dans les années 90, résultat de cinq siècles de colonisation espagnole.

Les chansons sont diffusées sous forme de cassettes audio distribuées gratuitement à la population et en particulier aux femmes, souvent illettrées.

Dans sa musique, Luzmila exhorte les femmes à s’emparer du savoir et rend hommage à Avelino Siñani, figure de l’émancipation indigène dans les années 1900 à l’époque où les indigènes étaient encore exclus du système éducatif.

Luzmila a longtemps vécu à Paris, elle y a joué et enregistré un disque en 2004, elle a même été ambassadrice de la Bolivie en France entre 2006 et 2012.

Elle est en concert ce vendredi 12 décembre aux Bouffes du Nord dans le cadre du festival Worldstock.

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