Lundi 3 novembre 2014
6 min

La musique contestataire tunisienne

Trois ans après la révolution, la jeunesse tunisienne ne se reconnaît pas dans les partis politiques et le nouveau gouvernement. Ils s'appellent Klay BBJ, Phenix, Gultrah Sound System, Katybon ou Vipa. Ils sont rappeurs, musiciens de reggae ou inventeurs d'une nouvelle pop orientale et sont la voix d'une jeunesse révoltée.

Ils sont les déçus de la révolution. Ils ont entre 20 et 30 ans et représentent plus de la moitié de la population tunisienne. C’est cette jeunesse issue des quartiers populaires qui est descendue dans la rue en décembre 2010 pour demander la fin de la dictature…

La moyenne d’âge des hommes politiques tunisiens tourne autour de la soixantaine, autant dire que la jeunesse du pays est loin de se reconnaître dans cette classe politique vieillissante.
Parmi les 27 candidats en lice pour les présidentielles qui auront lieu le 23 novembre prochain, le grand favori est un homme âgé de 87 ans ! Il s’appelle Beji Caid Essebsi. Il a derrière lui 50 ans de carrière politique !!!!

Si vous voulez savoir à quoi pensent les jeunes tunisiens, rendez-vous sur youtube où toute une nouvelle génération de musiciens met en ligne ses nouveaux vidéo clips. Des mini-films tournés avec des bouts de ficelle, autoproduits et pourtant d’une très grande qualité.

Ils s’appellent « Gultrah sound system », « Katybon et Vipa », Klay BBJ et Phenix, Weld el 15 ou encore Kafon et Med Amine…. Ils sont rappeurs, musiciens de reggae ou inventeurs d'une nouvelle pop orientale et sont la voix d'une jeunesse révoltée. Ils racontent dans leur chansons les désillusions d’une jeunesse désabusée qui se sent livrée à elle-même, abandonnée par l’Etat.

Ils cumulent des millions de vues sur youtube et sont suivis quotidiennement sur facebook par des centaines de milliers de fans.
Pour vous donner une idée de l’ampleur du phénomène : le clip de la chanson « Houmani » (mon quartier) interprétée par le reggae man Kafon et le rappeur Med Amine cumulent à ce jour 14 millions de vues sur youtube dans un pays qui ne compte que 10 millions d’habitants, cela veut dire que presque tous les Tunisiens connaissent cette chanson devenue culte, l’hymne de toute une jeunesse.

L’un des meilleurs groupes qui émerge de cette scène contestataire dès 2006 est sans aucun doute « Gultrah Sound Systém » dont je vous propose d’écouter le morceau qui les a rendu célèbres. Un hommage à tous les prisonniers d’opinion sous la dictature et à tous les habitants des quartiers populaires qui sont quotidiennement humiliés par l’Etat et la police car quand vous êtes pauvres et sans relation en Tunisie, vous mettez deux fois plus de temps à obtenir vos papiers d’identité et vous avez peu de chance de trouver du travail.

Gultrah sound system porte bien son nom : Gultrah en arabe signifie « dis-le» et ce que fait le groupe dans tous ces morceaux. Ils sont trois guitaristes, dont Halim le chanteur, deux rappeurs, un bassiste, un violoniste, et trois percussionnistes.
Je vous ai préparé une petite traduction du refrain que l’on vient d’écouter :
Je dédie cette chanson à tous ceux qui se sont faits arrêter par les flics devant chez eux et dont on a perdu la trace
Depuis le temps de Ben Ali
Les Tunisiens ont pris l’habitude d’avoir peur
Combien sont-ils à croupir en prison ?
Cette chanson est dédiée à tous ceux qui sont morts dans la pauvreté
Parce qu’ils ont osé dire la vérité

D'autres artistes vont même plus loin dans la dénonciation de la situation politique de la Tunisie post-révolutionnaire : un rappeur comme Klay BBJ estime que les Tunisiens sont responsables de la situation dans laquelle ils sont, dans sa chanson « Hchihahoulna » on s’est mis dedans tout seul, il dit :
« Quand on dit la vérité
Ils nous oppriment, ils nous tabassent
On a viré un dictateur et on a élu des lâches
Personne ne nous a baisé mon frère, on s’est mis dedans tout seul
Notre droit est bidon
Le peuple est déprimé
Le gouvernement manigance
Et dans l’opposition y a que des tocards
La Tunisie est mon pays
Mais où est sa justice ? »

Ce morceau est devenu un hymne politique pour toute une jeunesse. Il est repris en chœur lorsqu’il y a une manifestation ou un rassemblement.

Il y a aussi les artistes qui ont retracé l'épisode révolutionnaire dans leurs morceaux comme l'ont fait avec beaucoup de talent Katybon et Vipa dans "Teskra ".

Je vous ai traduit le début de la chanson :
« Sors de chez toi et partage tes inquiétudes !
Le système te dira : « tu n’as pas le choix, contente-toi de ce que tu as »
Le système ne nous aime pas parce qu’on lui résiste
Des hommes se sont levés et ont risqué leurs vies
Ce satané système est en train de s’effondrer
Dans ma tête se bousculent des images de guerrilla, la drogue, la misère ce qu’est ma vie dans le ghetto »

Je rends hommage ce matin à tous ces artistes courageux et tenaces. Car même trois ans après la révolution, la répression policière et les intimidations contre les voix révoltées et libres continuent en Tunisie. A ce jour nombre d’entre eux ont été derrière les barreaux pour leurs idées : le rappeur Weld el 15 a été condamné à de la prison pour une chanson en juin 2013, le rappeur Klay BBJ que je vous ai fait découvrir aujourd’hui a aussi passé plusieurs mois en prison pour outrage aux bonnes mœurs à la suite d’un concert qu’il avait donné lors d’un festival à Hammamet en août 2013. Le chanteur de reggae Kafon a passé 9 mois derrière les barreaux arrêté pour consommation de cannabis en juillet 2013, car la loi tunisienne condamne à un an de prison tout consommateur de cannabis et cette loi mise en place par Ben Ali n’a pas été abrogée par la nouvelle Constituante et elle permet encore aujourd’hui d’enfermer toutes les voix de la jeunesse qui dérangent en déguisant les délits d’opinion en délits de droit commun.

Et la liste est encore longue des artistes que les gouvernements post-révolutionnaires ont essayé de faire taire en les mettant en prison.

Sur le même thème

Les invités :
L'équipe de l'émission :
Mots clés :