Lundi 15 septembre 2014
8 min

Electro Chaabi

Embarquement pour Le Caire. La mégapole égyptienne a donné naissance à un nouveau mouvement musical qu'Hind Meddeb a découvert lors de ses pérégrinations au Moyen-Orient, et sur lequel elle a fait un film documentaire que l’on pourra voir ce vendredi à l’Institut du Monde Arabe à Paris

Dans les bidonvilles du Caire, la jeunesse danse au son de l’électro chaabi, une nouvelle musique qui mélange chanson populaire, beats électro et freestyles scandés à la manière du rap ou du raggaton jamaicain. L’idée : fusionner les sons et les styles de manière chaotique. Victime de la corruption et de la ségrégation sociale, la jeunesse des quartiers populaires du Caire exorcise en faisant la fête.

Ces rassemblements ont des airs de rave party ou de spring break, ils ont pourtant lieu dans les mariages. L’électro chaabi a littéralement pris en otage les mariages au point de leur faire perdre l’allure d’une fête familiale ou religieuse. Les refrains repris en cœur par les adeptes de ce nouveau phénomène surprennent celui qui s’imagine que l’Egypte est une contrée conservatrice et religieuse : « J’ai pris la voie du vice par le vice » ou encore : « Tu m’as fait boire jusqu’à l’ivresse! J’étais complètement saoul quand tu m’as ramené chez mon père. Ça t’a bien fait rire mais moi je me suis pris la plus grosse torgnole de ma vie! »

{% embed youtube io3hQVHtR6M %} LE CAIRE, mégapole égyptienne de 20 millions d’habitants compte 79 quartiers dits illégaux ou informels. Dans les années 70, ces constructions sauvages ont été réalisées sur des terrains agricoles sans autorisation ou sur des terrains publics squattés par les populations les plus pauvres, la plupart issues de l’exode rurale. D’abord menacés de démolition, ces quartiers ont finalement été officieusement reconnus par l’Etat dans les années 90.

Sur les 20 millions d’habitants que compte le grand Caire, plus de 60% vivent dans ces quartiers informels. Dans les médias égyptiens, on les a longtemps présenté sous le signe de l’incivilité et de la violence, comme des zones de non-droit, des espaces marginaux qui échappent au contrôle de l’Etat et qui font peur.

C’est là qu’est né l’électro chaabi. Du quartier d’Imbaba au district de Matariya, chaque ghetto a sa star. Islam Chipsy, le Jimmy Hendrix du synthétiseur réinvente la transe psychédélique…
Oka et Ortega, beaux gosses séducteurs, harcelés par des centaines de milliers groupies sont devenus des stars au-delà des frontières égyptiennes, désormais célèbres dans tout le Moyen-Orient.
MC Sadate et Amr Haha incarnent la conscience politique d’une jeunesse déshéritée. Ils ont précédé la Révolution avec leurs hymnes révoltés. Depuis plusieurs années déjà, ils dénoncent dans leurs chansons les injustices sociales, les bavures policières et les discriminations.

Ce phénomène apparaît en Egypte à la fin des années 2000… Les chanteurs de l’électro chaabi ont été actifs avant, pendant et après la révolution, contribuant à la libération de la parole dans des pays muselés par la dictature. Avec leurs mots, ils ont fait tomber le mur de la peur et ont influé sur le cours de l’histoire.
Avec des chansons devenues cultes comme « Nous sommes les enfants du 25 janvier » de Weza ou « mon histoire de révolution » de MC Sadate où il nous dit :

guillemets ouvrants
guillemets ouvrants

À qui profite cette révolution?
Le mot de la fin est inconnu
Des filles et des gars l'ont commencée
Contre l’oppression et la torture, ils se sont dressés
Ils sont descendus place Tahrir
Ils ont crié : on veut que ça change !
Depuis le pont et sans retenue
Au coktail Molotov, on les a brûlés

Combien de martyrs sont morts sous nos yeux
Ecrasés sous les rouleaux des chars
De notre gueule, ils se sont bien foutus
Ils ont changé de régime
Et nous ont promis la belle vie
Mais ce n'était qu'illusion
Celui qui demande son droit
Comme un esclave, on l’abat!
On blablate, on parle encore
Et l’ancien régime travaille encore
Qu’a t-on fait du sang des victimes ?
Elle est perdue la révolution

guillemets fermants
guillemets fermants

Malheureusement la plupart de ces morceaux ne sont pas encore disponibles sur des albums, tout est mis en ligne et partagé sur youtube, donc la qualité du son laisse à désirer, et certains titres que j’ai entendu live comme celui que je viens de vous traduire restent introuvables.

Cette musique incarne la révolte politique de toute une génération. Quarante ans après la naissance du rap aux Etats-Unis, les stars de l’électro chaabi renouent avec les origines du hip hop : ils fabriquent une musique politique et contestataire qui s’insurge contre les discriminations et l’injustice.

Même après la révolution, les musiciens de l’électro chaabi continuent de dénoncer les injustices qui perdurent dans le pays… Selon eux, la révolution reste à faire ! Après la chute de Moubarak, les musiciens d’électro chaabi ont continué à dénoncer les dérives autoritaires des frères musulmans, puis de l’armée qui a repris le pouvoir. Un artiste comme MC Sadate a sorti une chanson cette années pour dénoncer la mascarade des dernières élections présidentielles dont les résultats étaient joués d’avance.

A travers le phénomène « electro chaabi », on découvre une jeunesse égyptienne qui malgré son extrême pauvreté s’ouvre sur le monde, télécharge ses beats électro et se fait connaître grâce à facebook et youtube. Ici la célébrité passe par le net grâce aux vidéos des téléphones portables immédiatement mises en ligne après les concerts. Nos héros restent des stars sans droits d’auteur… Longtemps, ils ont du se contenter des cachets qu’ils recevaient en jouant dans les mariages. Désormais, ils sont demandés dans les clubs à la mode et les hôtels de luxe et ils donnent des concerts dans le monde entier.

Suivis par des millions de fans sur internet, ces musiciens ont le pouvoir de réveiller les consciences, avec leur musique, ils créent des hymnes, des figures d’identification. Ils représentent un contre-pouvoir, ils sont la voix qui défait les discours officiels et retranscrit en chansons ce que la rue a à nous dire.

L’électro chaabi est désormais définitivement sorti du ghetto pour devenir le nouveau son à la mode au Moyen-Orient, comment cela a-t-il été possible ?

Si les musiciens d’électro chaabi osaient déjà dénoncer la corruption et la dictature plusieurs années avant la révolution, c’est aussi parce que le mouvement était circonscrit aux mariages dans les quartiers informels, là où l’Etat et la police étaient absents, en dehors de tout réseau médiatique. Cette musique n’était diffusée ni à la radio ni à la télévision. Mais en se propageant dans les quartiers populaires, elle était annonciatrice d’un élan à venir, et sur la place Tahrir, certains refrains d’électro chaabi ont été repris sous forme de slogans scandés par la foule.

Du 25 janvier au 11 février 2011, des Egyptiens, issues de toutes les classes sociales confondues se sont retrouvés pour la première fois Place Tahrir. Avant la révolution, le pays fonctionnait selon un système de caste un peu comme en Inde, les pauvres ne rencontraient jamais les riches. La révolution a fait évoluer les mentalités.

On comprend donc pourquoi, un an après la révolution, cette musique devient un phénomène de société, au-delà des frontières du ghetto. Ce qui est positif, car elle a amené au cœur de la cité les préoccupations des habitants les plus pauvres, inspirant d’énormes succès commerciaux comme le film «Abdou Mouta» dont le héros est un trafiquant de drogue et dont la bande originale a été réalisée par des musiciens d’électro chaabi – 20 millions d’entrées au box office égyptien!

Grâce au succès de cette musique, les Egyptiens les plus pauvres obtiennent une reconnaissance sans précédent, ils font désormais partie de l’imaginaire collectif égyptien, il quitte le statut de misérable et endosse le rôle du bad boy révolutionnaire, libre et rebelle.

Dans une société conservatrice et religieuse où les corps sont bridés et où la vie sexuelle est constamment contrôlée, l’électro chaabi libère les énergies refoulées.
L’un des premiers tubes d’électro chaabi s’intitule : « ‘ichtou haram fi haram »

guillemets ouvrants
guillemets ouvrants

J’ai pris la voie du vice par la vice
Pour oublier ma souffrance à vif
J’ai cru que j’étais éternel
Le temps passe trop vite
Les jours défilent et me tirent en avant
Je n’ai jamais jeûné
Je n’ai jamais prié
J’aurais pu mais je n’ai pas fait le pèlerinage à la Mecque
Même quand j’avais beaucoup d’argent
Je n’ai pas fait la charité
Impossible de prendre le bon chemin
Mais ça ne m’empêche pas d’être heureux
Ma raison est partie en fumée
Mon cœur est vide, j’ai perdu la foi
Est-il encore temps de retrouver le bon chemin ?

guillemets fermants
guillemets fermants

Avec cette chanson, l’electro chaabi brise les tabous religieux et met la société face à sa schizophrénie collective. Elle parle de ce qui est officiellement interdit mais que l’on enfreint tous les jours.

Les musiciens de l’électro chaabi osent parler de ce que tout le monde fait en cachette. Les filles qui sortent voilées de leur quartier, mettent une tenue sexy dans leur sac, et se changent lorsqu’elle arrive dans un quartier où personne ne les connaît pour retrouver les garçons qu’elles ont dragué sur facebook…

Lien vers la soirée
https://www.facebook.com/arabicsoundsystem

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