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Vendredi 16 juillet 2021
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À quand un prix pour récompenser la musique de film au festival de Cannes ?

Des voix s'élèvent pour réclamer la création d'une récompense musicale dans le palmarès cannois. Un prix qui viendrait récompenser le travail indispensable des compositeurs et compositrices.

À quand un prix pour récompenser la musique de film au festival de Cannes ?
Beaucoup de compositeurs réclament une distinction, à côté de la Palme d'or et des prix récompensant le récompensant le scénario et les interprètes., © AFP / Valery HACHE

J-1 avant le grand soir. Le jury du Festival de Cannes remet demain samedi ses prestigieuses distinctions, lors de la traditionnelle cérémonie de clôture. Qui décrochera la Palme d'Or, le Prix du Jury, celui du scénario, les prix d'interprétation ? Suspens, mais une chose est sûre : la musique repartira encore bredouille. À Cannes, aucune récompense ne vient en effet couronner le travail des compositeurs et des compositrices de musique de film. Pourtant, ils sont nombreux à réclamer la création d'un tel prix.

Le compositeur, troisième auteur du film en France

Tous les musiciens interrogés le martèlent : certes, le festival de Cannes est un festival international mais il se tient en France, où le compositeur a un statut particulier. C'est ce que rappelle le musicien Éric Neveux. "Le compositeur ou la compositrice de la musique de film est, en termes de droits d’auteurs, le troisième auteur ou autrice du film en France, avec le réalisateur et le scénariste", souligne celui qui a notamment composé la bande originale de Cézanne et Moi de Danièle Thompson, avec Guillaume Gallienne et Guillaume Canet : "C’est un droit d’auteur spécifique, très différent de celui des pays anglo-saxons par exemple. C’est quelque chose qui donne envie d’en parler et de mettre la musique de film en avant. Ça pourrait aussi être une bonne façon pour le festival de justifier la création d’un prix de musique de film dans un festival comme Cannes, ça prendrait tout son sens !"

Je crois que la plupart des compositeurs et compositrices réclament et rêvent de ce prix à Cannes, et je m’inclus bien entendu dedans. Je trouve que ce serait rendre justice à l’importance de la musique au cinéma" - Éric Neveux, compositeur

La musique a pourtant déjà été récompensée à Cannes. À la création du Festival, de 1946 à 1952, le Grand Prix International de la Sacem vient couronner la meilleure partition. Il faudra ensuite patienter jusqu'en 1977 pour que la musique fasse son retour dans le palmarès, pour voir la bande originale de Rose Royce et Norman Whitfield récompensée pour le film Car Wash de Michael Schultz. Puis, en 1985, Philip Glass sera primé pour la partition de Mishima de Paul Schrader. Depuis, la musique est aux abonnés absents. Avec, maigre consolation, le "Cannes Soundtrack Award",  un prix indépendant décerné par un jury de journalistes en marge du Festival, qui récompense depuis 2010 le meilleur compositeur des films en compétition officielle.

Les raisons d'une absence

Pourquoi ça bloque ? Éric Neveux suggère que récompenser la musique serait la porte ouverte à toute une ribambelle de prix : "Ça poserait éventuellement des questions sur le fait de donner d’autres prix à des acteurs très centraux des films, comme la photographie", soulève-t-il. Audrey Ismael, compositrice de musique de films et de séries, avance une explication supplémentaire : "La justification serait que tous les films n’ont pas de musique originale, c’est ce qui été expliqué. Cela ferait que certains films auraient un avantage sur les autres pour gagner un prix."

En tant que compositrice, c’est difficile parce qu’on se dit que le scénario est primé. C’est aussi un travail d’auteur, donc c’est un peu frustrant par moment de se dire que ce n’est pas récompensé. Bien sûr que j’espère que la musique sera récompensée un jour à Cannes" - Audrey Ismael, compositrice

Sans compter le fait qu'en France, le compositeur a souvent été relégué au second plan. C'est l'avis de Bruno Coulais, auteur de la musique du film Les Choristes ou encore de Microcosmos. "En France, la musique de film, alors qu’il y a eu de vrais compositeurs, est une part un peu négligée. Peut-être parce que c’est un cinéma très dialogué, plus réaliste, les critiques en parlent peu, ils ont tendance à penser qu’elle est envahissante", avance-t-il. "Et surtout, j’ai l’impression qu’on ne l’entend pas. Je sais qu’aux États-Unis, quand il y a une critique d’un film, on parle toujours de la musique. En France, on en parle rarement. Comme si l’enjeu du film n’était pas là, comme si l’apport de la musique était une sorte de décorum ou d’enjolivement dont on se fiche pas mal, c’est dommage."

"Je pense que récompenser la musique à Cannes serait une belle chose. Mais à ce moment-là, il faut aussi récompenser les opérateurs… Ça redevient un peu comme les César, je ne sais pas si c’est nécessaire" - Bruno Coulais, compositeur

Mais pour Bruno Coulais, il y a tout de même un regain de considération pour la musique de film ces dernières années : "J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de curiosité pour ce qu’on appelle la musique de film, qui n’est pas un genre en soi", observe le compositeur : "Bruno Mantovani, quand il dirigeait le CNSM  a créé une classe musique de film avec _Laurent Petitgirard_, que j’ai reprise après. Il faut que les compositeurs et les gens du cinéma comprennent que la musique de film n’est pas seulement une jolie chose qui embourgeoise le film, mais qui au contraire peut être un terrain expérimental… et c’est un peu ce qui se passe."

"C'est une discussion que nous avons"

En tout cas, Jean-Noël Tronc, qui dirige la Sacem (la Société des auteurs, des compositeurs et des éditeurs de musique), fait en sorte que la question de la création d'un prix se pose : "C’est une discussion que nous avons avecPierre Lescureet _Thierry Frémeaux_. J’espère que le conseil d’administration du festival s’emparera de la question pour voir  sous quelle forme on pourrait ajouter une récompense qui rende hommage au compositeur ou à la compositrice, qui sont partie intégrante de l’émotion qu’un film nous donne, et ce depuis l’origine."

"On va y arriver. Il faut que ça se fasse de manière extrêmement positive dans le dialogue, tout cela relève de l’évidence. Il y a simplement besoin que le conseil d’administration du festival trouve le temps pour qu’on puisse aboutir dans les moments qui viennent à une reconnaissance supplémentaire et spécifique" - Jean-Noël Tronc, directeur général de la Sacem

"Il y a plutôt réflexion que débat, parce que ça relève au fond de l’évidence. Mais on sait que Cannes est une institution de stature mondiale et que donc faire bouger un tout petit peu les lignes dans ce domaine n’est pas simple", poursuit le directeur général de la Sacem, qui est d'ailleurs l'un des partenaires du festival de Cannes. "C’est un débat que nous voudrions accélérer, d'autant plus que la crise du Covid a illustré le rôle central du maillon de la création que constituent les compositeurs et les compositrices : pour les musiciens dont les droits d’auteur sont dévastés en ce moment, ce serait un très beau signal envoyé au niveau mondial." Jean-Noël Tronc qui espère aboutir à une reconnaissance spécifique pour les compositrices et les compositeurs sur la croisette dès l'année prochaine.

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