Histoires de Musique
Programmation musicale
Dimanche 17 novembre 2019
9 min

Jazz et Cinéma: un mariage improvisé ...

Le jazz et le cinéma, ces deux arts du XXè siècle, sont nés en même temps aux Etats Unis. Quand dans les années 1920-1930, dans le quartier de Harlem à New York, les noirs prennent conscience de leur identité collective...

Jazz et Cinéma: un mariage improvisé ...
Clint Eastwood avec Forest Whitaker et Miles Davis avec Jeanne Moreau

Le jazz et le cinéma, ces deux arts  du XXè siècle, sont nés en même temps aux Etats Unis. Quand dans les années 1920-1930, dans le quartier de Harlem à New York, les noirs prennent conscience de leur identité collective. L’apparition du mouvement Harlem Renaissance ou New Negro est alors un formidable élan du renouveau de la culture afro-américaine. Mouvement politique, culturel, artistique et littéraire, qui voit enfin la jeune génération d’écrivains exprimer sa volonté de s’approprier son  héritage africain mais aussi revendiquer son identité américaine.

Une fraternité électrique

Partagés entre mépris, méfiance et fascination réciproques, le Jazz et le Cinéma, n’ont cessé de se résister, de s’observer. De nouveaux lieux de spectacles ou cabarets apparaissent à Harlem: l’Apollo Theatre ou le Cotton Club. Ils sont destinés pour la première fois à un public noir. Entrent alors en scène les jazzmen. Ils jouent dans les premières comédies exclusivement noires et les pianistes comme Willy Smith inventent le style stride au parfum de ragtime et effluves bleutées de l’improvisation. Place au Cri, à l’émotion et la spiritualité pour reprendre les mots du Célèbre Willie the Lion ! Les musiciens accompagnent les projections des films muets dans les salles destinées aux gens dits « de couleur. ». Mais avec la naissance du cinéma parlant, et la disparition du cinéma muet, les Noirs disparaissent aussi de la scène, et leur musique est récupérée par des Blancs. On découvre alors en 1927, Le Chanteur de Jazz, un film d’Alan Crosland dont le héros est un acteur blanc au visage peint au cirage. C’est le premier film musical de l’histoire du cinéma. Mais pas un film sur le jazz. Même si l’acteur Al Jolson y entonne cinq chansons jazzy agrémentées de son swing. Le Jazz s’installe sur les pellicules mais sans les noirs.

Le musicien noir est alors mis à l’écart de la scène, comme dans le film Hollywood Hotel en 1938 où l’orchestre de Benny Goodman défile en pleine rue, tandis que ses musiciens noirs sont maintenus hors champ. Seul le caractère folklorique des musiques blues, spirituals ou work songs est toléré pour évoquer les attributs pittoresques des petites villes de l’Amérique profonde. Purgée de toute violence et de toute subversion, l’improvisation n’a pas de place. Les racines du jazz sont dès lors coupées. Son origine effacée, occultée. Il ne faut rien laisser paraître de son histoire. Le cinéma des années 30 normalise le Jazz, impose ses conventions pour le rendre inoffensif et recevable pour tous les publics. Les fictions illustrent alors cette idéologie latente, avec ses éléments de racisme, de ségrégation et de préjugés. Les seules prestations à l’écran des grands musiciens de jazz, comme Louis Armstrong ou Duke Ellington ont lieu dans des race movies, films à petits budgets et de piètre qualité.

Jazz et Cinéma : une part maudite du rêve américain

Dans les années 1940, Hollywood continue à récupérer à son profit l’imagerie du jazz dans plusieurs films retraçant la vie de « jazzmen ». Al Johlson, Glenn Miller, Benny Goodman… Mais ces héros sont presque unanimement blancs. C’est avec Citizen Kane, film d’Orson Welles sortit en 1941, qu’un jazz écrit et arrangé par des Noirs apparait vraiment à l’écran. C’est alors l’envers du décor qui apparaît. La part maudite du rêve américain. Le son et l’image de l’Amérique sombre s’unissent sur des stridences inouïes des cuivres des jazzmen. Avec le réalisateur Otto Preminger dans Autopsie d’un meurtre, l’intensité dramatique est  soutenue par l’orchestre de Duke Ellington. Jazz et film noir portent en eux la perte de l’innocence et expriment enfin la violence diffuse et les tentations des grandes villes. Il faut attendre les années d’après-guerre et l’arrivée massive des disques, des jazzmen et des big bands sur notre continent pour que le 7è art européen s’empare totalement de cette musique qui incarne le jeu improvisé, la liberté et les atmosphères sombres. Dans Ascenseur pour Echafaud, le jeune réalisateur Louis Malle donne le  premier rôle à la trompette de Miles Davis.

Dans les clubs de Jazz enfumés de New York, des murs tapissés de reproductions : Soutine, Picasso, masque africain. Une nouvelle modernité associe cinéma, jazz et peinture. La série en noir et blanc Johnny Staccato tournée pour la télévision à la fin des années 50 se réapproprie alors toutes les rencontres passées entre Jazz et cinéma. Les seuls moments de Jazz, sont comme des respirations aux errances de Staccato dans les rues de New York…filmée au petit matin dans une lumière très blanche. Staccato, pianiste de jazz et séduisant détective, est incarné par John Cassavetes qui vient d’achever Shadows, son premier long métrage sur une musique de Charles Mingus. 

Sans doute un désir de la génération d’après-guerre de reconquérir le pouvoir, de confronter le cinéma au monde moderne … L’art interroge un monde entré dans l’ère de la vitesse. Le jazz, lui, est déjà ailleurs.

Programmation musicale

Willy Smith
Echoes of spring
Rhino Records R2 79874

Duke Ellington
Cotton club stomp
Rhino Records R2 79874

Al Jolson
Toot, Toot, Tootsie
Soundtrack Factory SFCD 33533

Benny Goodman
From hollywood hotel
Milan CD CH 023

Duke Ellington
Anatomy of a murder : Main title and Anatomy of a murder
Moochin About MOOCHIN01/5

Miles Davis
Ascenseur pour l'échafaud : Nuit sur les Champs-Elysées
Miles Davis (trompette)
Barney Willen (saxophone ténor)
René Urtreger (piano)
Pierre Michelot (contrebasse)
Kenny Clarke (batterie)
Decca 600753818589

Charles Mingus
Shadows : Nostalgia in Times square
Moochin About MOOCHIN02/5

Elmer Bernstein
Johnny Staccato
TVT Records TVT 1600-2

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