Histoires de Musique
Programmation musicale
Dimanche 30 août 2020
9 min

James Tissot : un carnet de bal à l'anglaise

Londres, années 1870. Beaucoup d’exilés français, dont des artistes comme Monet, Pissarro et James Tissot. Les portraits de Tissot nous conduisent de bals en jardin et de croisières en salons victoriens. Les Mazurkas et Polkas sont désormais des danses trop fades. Place à la Valse et au Two-step !

James Tissot : un carnet de bal à l'anglaise
James Tissot par Edgar Degas /James Tissot "Ball on board", © Getty / Francis G. Mayer / Buyenlarge

La société Victorienne aime la musique légère et lorsqu’elle ne danse pas, elle se rend au Savoy Théâtre se régaler de l’humour « typically british » du librettiste Gilbert et Sullivan le compositeur, le pendant du célèbre trio français : Offenbach, Meilhac et Halévy. James Tissot n’y est pas insensible non plus. Le peintre populaire devient un riche et célèbre dandy.

Programme musical

Arthur Sullivan
HMS Pinafore : Ouverture
Orchestre de l’Opéra d’Ecosse
Richard Egarr, direction
LINN RECORDS

Charles Gounod
Marche funèbre pour une marionnette - pour orchestre
Orchestre symphonique de Detroit
Paul Paray, direction
PHILIPS

Arthur Sullivan / William Schwenck Gilbert
Ruddigore (Acte I) : Welcome gentry for your entry
Orchestre Pro Arte
Malcolm Sargent, direction
EMI

Arthur Sullivan / William Schwenck Gilbert
Quartet : The Mikado : So please you sir much regret
Royal Philharmonic Orchestra de Londres
Orchestre de la Compagnie d’Opéra d’Oyly Carte
Nash Royston, direction
DECCA

Arthur Sullivan / William Schwenck Gilbert
Ruddigore (Acte II) : Oh happy the lily
Orchestre Pro Arte
Malcolm Sargent, direction
EMI

John Field
Nocturne pour piano n°13 en ré min
Benjamin Frith, piano
NAXOS

Charles Gounod
Gallia : Viae sion lugent
Françoise Pollet, soprano
Orchestre National d’Ile de France
Chœur Régional Vittoria d’Ile de France
Michel Piquemal
Jacques Mercier, direction
RCA

Vous trouverez ici le texte intégral de cette émission :

Le jeune peintre Jacques alias James Tissot alors âgé de 19 ans, monte à Paris pour étudier à l’Ecole des Beaux- Arts. Il étudie auprès de deux grands artistes français du XIXè siècle Hyppolite Flandrin et Jean-Auguste-Dominique Ingres.  Mais se forme avant tout  au contact de ses amis et connaissances. Artistes et écrivains. Edouard Manet ou Edgar Degas. 

A l’instar de ses contemporains Alfred Stevens ou Claude Monet, Tissot explore une nouvelle tendance, le « japonisme ». Avec La japonaise au bain, il est le premier à prendre ce thème pour sujet en peinture en 1864, avec le peintre américain Whistler. Ce dernier exerce une grande influence sur le jeune artiste. Tout comme ses contemporains Lawrence Alma –Tadema et Edward Burne-Johns, et  il décide d’angliciser son nom. Il se fait dorénavant appeler James. James Tissot reste à Paris durant la Guerre franco-prussienne de 1870 où il rejoint les Tirailleurs de la Seine puis la défense de Paris durant la Commune en 1871. C’est après qu’il traverse la Manche. 

Londres attire les exilés, et en particulier les artistes : Pissarro, Sisley ou encore Monet. La ville est proche, le marché de l’art y est prospère et la communauté française est déjà importante. Le marchand d’art Paul Durand-Ruel a transféré son stock en 1870 et  ouvre une galerie. Comme des milliers de français qui fuient la répression de la Commune, James Tissot se réfugie dans la capitale britannique. Il emménage alors dans une imposante villa du quartier de Saint John’s Wood, au nord ouest de Londres. Ayant déjà travaillé pour le magazine Vanity Fair comme caricaturiste sous le pseudonyme de « Coïdé » et exposé à la Royal Academy en 1864, James Tissot dispose de solides relations sociales et artistiques dès son arrivée en Angleterre. 

Ce n’est malheureusement pas le cas de certains de ses confrères exilés. Car l’exil implique de vivre ou de survivre ailleurs tout en parvenant à s’intégrer. La langue est le premier obstacle de l’exil. Le sculpteur Jules Dalou, condamné par contumace à la chute de la Commune, passe huit ans en exil à Londres avant d’être gracié. Son exil britannique connaît est difficile car il ne parle pas anglais. Il est aidé par son ami Alfonse Legros, arrivé avant la guerre à Londres où ses œuvres sont mieux reçues qu’à Paris. Alfonse Legros soutient les futurs impressionnistes et leur fait profiter de son réseau. Ainsi Claude Monet qui arrive À Londres en 1870. Mais il n’y reste que quelques mois, peint des vues de parcs et la Tamise. Puis repart. Il n’est pas encore célèbre, ne vend pas, et est recalé par le Jury de la Royal Academy.

De son côté James Tissot développe rapidement  sa réputation de peintre de l’élégance féminine avec une certaine théâtralisation du monde et un jeu sur les apparences. Il rencontre cependant quelques réticences comme de celle du critique d’art John Ruskin qui décrit les oeuvres de Tissot comme de « simples photographies en couleurs de la société vulgaire ». Une société victorienne dont le peintre nantais devient le portraitiste. Portraits qui nous conduisent de bals en jardin et de croisières en pique – niques, en passant par les salons des élégantes de l’époque. Dans Evening, appelé aussi Le bal, Tissot invite à l’observation d’une jeune femme faisant son entrée dans une soirée huppée. Vêtue d’une luxuriante robe jaune à longue traîne en forme d’arabesque, au milieu des rubans et des dentelles, un tissu à motifs japonisants de poissons dans l’eau… Métaphore de l’aisance certaine de la jeune femme à pénétrer ce milieu où seule sa beauté l’impose au rythme d’une valse.

Robes à volants, réceptions au champagne, promenades sur la Tamise, James Tissot nous convie à nous frayer un chemin parmi les invités. Sur le pont d’un bateau parmi les dames et demoiselles tirées à quatre épingles nous suivons la régate sur l’île de Wight, lieu de villégiature très prisé par la reine Victoria et le gratin londonien. Fils de drapier, le peintre s’est fait une spécialité des toilettes de la haute société anglaise qu’il reproduit avec virtuosité.

Non sans humour, puisqu’il glisse parmi ses créatures féminines quelques unes à la toilettes  pour le moins shocking ! Certaines ont en effet la gorge nue avec un simple ruban autour du cou. Tenue strictement réservée aux tenues du soir ou aux courtisanes… Un monsieur penché vers ces dames semble apprécier le détail…

Mais en bas, on danse ! Semble dire le peintre du Bal sur le pont qui à travers les deux étages du bateau illustre sans doute la séparation des classes sociales. A la manière des fameuses  affiches de Toulouse Lautrec, Tissot offre le miroir d’une scène de danse où l’atmosphère est moins guindée, et l’ambiance plus amusante. C’est certain : on s’amuse mieux en bas ! Les Mazurkas, Redowas, et Polkas sont désormais des danses trop fades qui appartiennent à l’ancienne génération. Place à la Valse et au Two-step ! La société Victorienne aime la musique légère et lorsqu’elle ne danse pas, elle se rend au Savoy Théâtre se régaler de l’humour « typically british » du librettiste Gilbert et Sullivan le compositeur, le pendant du célèbre trio français : Offenbach, Meilhac et Halévy. James Tissot n’y est pas insensible non plus. Le peintre populaire devient un riche et célèbre dandy. Ses scènes de genre sont régulièrement exposées à la Royal Academy. Il rencontre alors les préraphaélites Dante Gabriel Rossetti et John Everett Millais. En France ses collègues le jalousent et les critiques d’art ne manquent pas d’exercer/aiguiser leur plume acerbe…L’artiste reste cependant ami avec Edouard Manet et Berthe Morisot qui  lui rende visite à Londres. Whistler, quant à lui, insuffle à la palette de Tissot, les couleurs et le brouillard de la Tamise. Le peintre de la Gentry et la société mondaine aime aussi le bruit des dockers et des bateliers.

Celle qui devient sa compagne, sa muse et son modèle se nomme Kathleen Kelly. Rencontrée en 1875, elle est divorcée, irlandaise, et mère de deux enfants. Elle est d’une grande beauté. Celle que l’on nomme d’un genre « navré ». Appartenant bien à la mode de l’époque qui pose la femme en figure de désolation. Condamnée par quelque mal étrange, qui l’éloigne de toute réalisation concrète, pratique et réaliste avec elle. Elle est alors rejetée dans un espace de solitude qui fascine…  Dès 1876, elle traverse la peinture de l’artiste avec toute la grâce élastique de son corps mince et élégant. Mais avec l’immatérialité que lui donne déjà la promesse irréversible et fatale de la mort. Tissot ne se lasse pas de peindre son grand amour. En particulier dans le jardin de son élégante maison ou dans le salon japonais qu’il a fait aménager avec soin. Il aime appeler la jeune femme « Mavourneen », « mon amour » en gaélique irlandais. La vie amoureuse de l’artiste ne peut convenir aux codes de la société bourgeoise. James Tissot et Kathleen Kelly adoptent alors une douce vie de bohème à laquelle sont conviés les amis de l’artiste. Tissot abandonne sa vie mondaine pour s’attacher avec une ferveur désespérée à cette femme énigmatique et silencieuse. Figure radieuse puis déclinante…

Le 9 novembre 1882, Kathleen se donne la mort. Epuisée par sa maladie la tuberculose. Elle est âgée de 28 ans. Tissot est inconsolable. Une semaine après la disparition de l’aimée, il vend la maison de St John’s Wood à son ami le portraitiste Lawrence Alma-Tadema et rentre à Paris. Il ne sera jamais plus amoureux. Il ne peindra jamais plus de scène de caractère. C’est alors qu’une révélation mystique en 1885 offre à son pinceau de nouvelles  couleurs, une nouvelle lumière. Celle des scènes bibliques.

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