Guitare, guitares
Programmation musicale
Samedi 21 décembre 2019
30 min

Narcisso Yepes (14 novembre 1927- 3 mai 1997)

"Que le guitariste ne soit jamais pris en défaut, ni en qualité de son, ni en quantité ni en vitesse" démontre à quel point Narciso Yepes voulait exprimer le monde flamboyant du répertoire de la guitare.

Narcisso Yepes  (14 novembre 1927- 3 mai 1997)
Le guitariste Narciso Yepes à Paris, France en 1951. , © Getty / KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Générique :
Isaac Albeniz (1860-1909)
Cadiz
Rafael Andia, guitare
Mandala MAN 5030

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Une émission en partenariat avec le magazine Guitare Classique

Programme 

Andrés Segovia (1893-1987)
El Noi de la Mare (arrgt)
Narciso Yepes, guitare
DG  002894797456

Vicente  Ascencio (1908-1979)
La Serenor
Narciso Yepes, guitare
DG  002894797468

Regino Sainz de la Maza (1896-1981)
Petenera   Andaluza
Narciso Yepes, guitare
DG 002894797468

Emilio Pujol (1886-1980)
El abejorro (Etude)
Narcisoi Yepes
DG 002894797455

Narciso Yepes : The Complete Solo Recordings / CD 7
Narciso Yepes : The Complete Solo Recordings / CD 7, © DEUTSCHE GRAMMOPHON 4797455

Francisco Tarrega (1852-1909)
Recuerdos de la Alhambra
Narciso Yepes, guitare
DG  002894797465 

Antonio Ruiz Pipo (1934-1997)
Scherzando (Tablas pour guitare et orchestre)
Narciso Yepes, guitare
LSO
Rafäel Frühbeck de Burgos, dir.
DG 002894795471

Salvadore Bacarisse (1898-1963)
Concertino pour guitare et orchestre en La min. op. 72 (extr.)
Narciso Yepes, guitare
LSO
Rafäel Frühbeck de Burgos, dir.
DG 002894795470

Jean Sébastien Bach (1685-1750)
Suite en mi Maj. BWV 1006a (extr. ) : Gavotte en rondeau
Narciso Yepes, luth
Achiv produktion / DG 002894797457/58

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LE MYSTERE NARCISO YEPES

par Rafael Andia

Oui ! On peut le dire, la vie de Narciso Yepes est entourée de mystère.

Il naît en 1927 dans une famille où rien ne prédisposait à sa fulgurante carrière. Il grandit dans la province espagnole reculée de Murcia, où il va à l’école au bourg à dos d’âne,. Comme s’étonnait un familier : "il dut parvenir à la musique en partant du néant, en partant du zéro absolu".

Le mystère Yepes c’est avant tout l’énergie extrême, le courage, l’abnégation pour tout ce qui touche à la guitare. D’après certains, sa foi est aussi un ressort essentiel : "L’art est le sourire de Dieu" dira-t-il... Il est chétif, souffre de rien moins que cinq pathologies des yeux, il ne voit ni de près ni de loin. Il ne peut rester au soleil plus d’une minute à cause d’un problème de pigmentation de la peau. Malgré tous ces handicaps (ou peut être grâce à eux) il réussit à devenir le guitariste le plus créatif de sa génération, volontaire et révolutionnaire.

C'est lui même qui crée le mystère et même la mystification quand il aborde la question des Jeux Interdits[1]. En 1982 deux journalistes l'interrogent à la Radio Nationale d’Espagne sur la fameuse Romance. Il commence par refuser de se livrer, par pudeur, dit-il : "c'est un mystère que je garde dans mon intimité". Puis il finit par révéler toute l'histoire. Il affirme catégoriquement qu’il avait composé la Romance pour le jour de son septième anniversaire, en cachette, pour l’offrir à sa mère; que les guitaristes s’en sont emparés à son insu; puis qu’il s’en est complètement désintéressé pendant toute sa jeunesse. Plus tard, le moment venu, quand il doit réunir la musique pour le film, la fraicheur des enfants et la tragédie de la guerre lui font retrouver les sensations de sa propre enfance et il utilise alors sa mélodie tout en abandonnant sa paternité avec insouciance. L’histoire n’est-elle pas un peu trop belle? Et pourquoi attendre 48 longues années pour révéler ce "mystère"? A Paris, quand il visionne le film pour y adapter sa musique il le voit, dit il sans rire, 32 fois de suite! N’est ce pas beaucoup tout de même? 

Jeux Interdits de René Clément

Même avec son patronyme de naissance (qui n’est pas Yepes) nous sommes dans le trouble. D’après certains témoignages que j'ai recueillis, ce nom d'artiste serait devenu son nom officiel après l’intervention personnelle de Franco. Celui-ci lui aurait offert son aide pour le remercier après un concert privé. Mystère...

LE GUITARISTE

Personne ne peut nier que la caractéristique de Narciso Yepes a été un sens aigu de sa responsabilité face à la guitare. 

Le point de départ de cette préoccupation presque obsessionnelle fut certainement sa rencontre avec un de ses professeurs, Vicente Asencio. L'anecdote est bien connue : le compositeur lui joue une gamme rapide au piano. Le jeune guitariste lui assure qu’on ne peut jouer ainsi un tel trait à la guitare. La réponse est cinglante, Asencio claque le couvercle du piano :

"Alors change d’instrument !"

Brutal, non? Tout instrument n’a-t-il pas ses limites? C’est là que l’extrême volonté de Yepes se révèle : il rentre chez lui, étudie sans relâche, invente de nouveaux procédés techniques et revient au bout de quinze jours avec "la" gamme à la même vitesse. Il a 18 ans :  "jamais je n'ai reculé devant l'effort quand cet effort a un sens".

Yepes enfant

Rendre possible ce qui est impossible, et faire progresser la guitare voilà désormais le but du jeune homme. Patiemment, scientifiquement, avec toute l’obstination d’un Liszt remettant en question sa technique du piano après avoir entendu Paganini jouer du violon. Au détriment d’autres valeurs diront certains ? Peut être; nous en reparlerons.

Et il ne se contente pas des gammes, il passe au crible tout les éléments du langage musical où régnait avant lui un certain flou : trilles éblouissants, arpèges cristallins, détachés précis, chants limpides, polyphonies lumineuses…

"Que le guitariste ne soit jamais pris en défaut, ni en qualité de son, ni en quantité, ni en vitesse" déclara-t-il. Discours fort, volontaire, dans un monde où on entend plus souvent le "oui, ce que je fais n'est pas tout à fait bien, mais c'est la guitare qui est comme ça!"

Les performances physiques et mentales de Yepes sont inégalables, hors normes. C'est un de ses plus grands mystères. Il doigte et mémorise les partitions, même les plus contemporaines, les plus absconses, sans toucher à son instrument, à la simple lecture, le plus souvent dans l'avion; et quand il passe à la guitare il joue l'œuvre directement par cœur, au tempo et avec les doigtés définitifs. L'homme aux 125 récitals par an entretient toujours cinq ou six programmes dans les doigts plus deux ou trois concertos; il est capable de changer de programme impromptu, quasiment au moment d'entrer en scène.

LA TECHNIQUE YEPES

On en a en parlé comme d’une "révolution".

Voici quelques unes de ses idées :

·         La position de l’instrument qui repose presque horizontalement sur les cuisses, et l'implantation du pli du coude sur l'angle de l'éclisse. Cela donne plus de son en permettant un bras plus stable donc une attaque plus puissante (photo). 

·         L’utilisation systématique des doigts annulaire, majeur et index dans toutes sortes de circonstances, en particulier les gammes rapides et les trilles

·         Les déplacements de la main gauche sans bruits

·         Utilisation du pouce de la main gauche sur la plaque de touches (photo)

·         Les vibratos transversaux

·         Ornements sur deux ou trois cordes

·         Trilles à combinaison de doigts de la main gauche

·         La préparation des doigts de la main droite sur les cordes à jouer pour assurer stabilité, vitesse et précision.

·         Une notation originale et "scientifique" des doigtés notamment pour la main droite avec des signes pour le buté et le pincé.

[1] La question de la paternité de cette pièce a été traitée par plusieurs chercheurs sans toutefois apporter de preuves définitives; et la Romance a été attribuée à des auteurs aussi divers que Fernando Sor, Llobet ou d'autres Espagnols du XIX° siècle et même à Mihail Glinka ou au folklore ukrainien.  

L'équipe de l'émission :