Guitare, guitares
Programmation musicale
Samedi 31 août 2019
30 min

Hommage à Alberto Ponce (1/2)

Sébastien Llinares, guitariste et producteur de l'émission" Guitare, guitares "salue la mémoire du grand musicien Alberto Ponce (13 mars 1935- 26 juillet 2019) qui s'est éteint cet été.

Hommage à Alberto Ponce (1/2)
Alberto Ponce, © Capture d'écran Youtube

Générique  :
Isaac Albeniz (1860-1909)
Cadiz Rafael Andia , Guitare    
Mandala MAN 5030

Une émission en partenariat avec le magazine Guitare Classique

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Interview  (archive → youtube)  Alberto Ponce

Miquel LLobet (1878-1938)
La Canço del Lladre
Alberto Ponce
Anthologie de la guitare
RCA 86.052

Rodrigo Joaquin (1901-1999)
En los Trigales (Scènes castillanes)
Alberto Ponce
Récital de la guitare
Arion 30 A 064  

Récital de guitare d'Alberto Ponce
Récital de guitare d'Alberto Ponce, © Arion

interview Rafael Andia 

Manuel Ponce
3 canciones populares mejicanas
Alberto Ponce    
Arion 30 A 064     

interview Arnaud Dumond 

Emilio Pujol (1894-1980)
5 Pièces Tango
5 Pièces : Villanesca 

Charmes de la guitare/Récital Alberto Ponce
ARN 68185

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Maurice Ohana (1914-)
Tiento Alberto Ponce
Arion 30 A 064      

Sylvius Leopold Weiss (1687-1750)
Gigue
Alberto Ponce
RCA 86.052

Interview Rafael Andia

Manuel Ponce (1882-1948)
Sonatina meridional : Campo
Alberto Ponce
Récital de la guitare

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Alberto Ponce interprète Vicente Emilio Sojo

Bibliographie

Labyrinthes d'un guitariste /  Rafael Andia
Labyrinthes d'un guitariste / Rafael Andia, © édition L'Harmattan

ARNAUD DUMOND sur ALBERTO PONCE 

Comment distinguer ce que l'on doit à son « maître » après tant d'années où tout ce que l'on a appris de lui s'est solubilisé dans notre propre expérience ? Comment trier entre lui et soi-même ? Pourtant certains professeurs opèrent des mutations de personnalités mieux et plus vite que d'autres. Par une formation presque géologique qui reste mystérieuse, tenant autant à eux-mêmes qu'à être là au bon moment, ils deviennent ces rochers contre lesquels une mer d'élèves de plusieurs générations vient battre. Certains s'y brisent mais la plupart s'y renforcent avant de prendre le large.

Alberto Ponce était ce rocher.

Un grand professeur ne construit pas une sensibilité, il la révéle, la libère. Mais par dessus tout il l'AUTORISE. Comprendre qu'il incite l'élève à devenir auteur de lui-même. Pour cela il lui faut lui-même s'être lavé de beaucoup de son égo. Et de ses égaux : éjecter toute paranoïa. Est-ce à cette condition, la générosité ? Ce qui différencie d’une relation parentale, c'est qu'il n'est point nécessairement besoin d'amour là-dedans. Mais d'un respect gourmand à coup sûr. Et plein d'autres sentiments, dont l'admiration, le soin, la précision, la curiosité, l'inspiration etc.

Alberto Ponce était ce professeur obsessionnel donc inspiré.

Le professeur obéit, malgré lui ou en conscience, à cette remarque de Cocteau quand on lui parlait de ses défauts : « ce qu'on te reproche, cultive-le, c'est toi. » Certes il y en a qui exagèrent ;-) mais le fond est vrai. C'est peut-être même une des caractéristiques du génie qui, en latin, n'est pas un grand mot ; il relève d'un simple processus : le démon qui préside à la destinée, et que l'on peut interpréter comme une fidélité à mort à son propre destin.

Alberto fut fidèle à son destin.

Il disait pourtant volontiers qu'il n'était pour rien dans la réussite de ses élèves. Vrai et faux à la fois.

Vrai car ce métier, où le je se mêle au nous, renvoie sans pitié à la responsabilité et à l'exigence de chacun : on reste toujours seul. Soliste… Impossible de rejeter sur autre que soi-même un défaut d'aboutissement artistique.

Faux parce qu'il ne peut y avoir de hasard qu'un tel professeur ait ainsi présidé à tant de talents, de tous pays, et si divers.

Toute personne estimée est la construction intime que nous nous en faisons. Un professeur plus que tout autre, surtout lorsque l'élève est jeune. Ce fut mon cas. Loin de moi l'illusion de l'objectivité. Car l'élève donne valeur à son professeur par le besoin qu'il a de lui. Il le sent d'ailleurs très vite par l'inquiétude qu'il a de le perdre avant terme. Accouchements réciproques.

C'est donc un aller-retour incessant entre celui qui en sait d'avantage et celui qui veut en savoir d'avantage, dans cette marmite fiévreuse où son goût se forme et où mûrit son devenir. Et lorsqu'il y a coordination et confiance entre ces deux pulsions on peut dire que la relation d'apprentissage fonctionne à plein. L'enseignement est donc une rencontre et, a contrario, on peut songer avoir "raté" certains être - comme dans la vie - parce que l'on n'était pas prêt à les recevoir, ou qu'elles n'étaient pas désireuses de donner. Avec Alberto Ponce, les trois années que nous passâmes ensemble à l'Ecole Normale de Musique de Paris me furent à cet égard heureuses. "Parce que c'était lui, parce que c'était moi". Lui sachant où il fallait aller, moi allant où je ne savais pas, mais y allant.

Si je devais retenir les influences toujours vivaces quoique souterraines, qu'Alberto infusa en nous - délibérément ou à son insu - ce serait peut-être parmi ces quatre points :

1) La musique n'est pas une distraction, à peine un plaisir, juste un face à face avec soi-même. Parfois terrifiant. Car ce combat se déroule le plus souvent dans la solitude. A l'écart de la société qui est pourtant sa raison d'être ! Encore une contradiction. Bref avec Alberto la musique était tout sauf une plaisanterie. Bien qu'il plaisantât beaucoup !

Mais quelle est alors cette Arlésienne, la musique ? Où est l'art au sein de nos sociétés où ce qu'on dit l'emporte sur le travail du COMMENT on le dit ? Appelons cela le style, alliage goûteux de nécessité et d'authenticité. Il implique que la façon de dire, de jouer, comporte plus de sens que la matière même de ce que l'on dit ou joue. Et que sans style - sans goût disaient les anciens - telle gracieuse mélodie, telle séduisante pulsion rythmique se dissout dans la banalité, dans le cliché, comme un beau visage à l'expression sans vie ou au maquillage forcé. Le gâchis des médias c'est de banaliser. Parce que les véritables talents effraient. Donc servir une soupe sans saveur plutôt que de distinguer et d'admirer avec passion. Or admirer implique une créativité de l'admirant. Et le style suppose d'amasser en amont une grande réserve de silence vital, puis d'avoir la patience qu'il se remplisse. La musique serait, grâce à notre esprit et corps faits son, l'expression élaborée de notre propre existence, quelle qu'elle soit. Telle pourrait en être la définition selon Saint Alberto.

Car il y avait un peu de Sainte Colombe chez cet homme obstiné mais timide, n'était-ce l'humour, et qui forma des Marin Marais à la pelle ! Je sais qu'il avait en horreur tout exhibitionnisme, toute virtuosité gratuite (qui déclenchaient sa colère) - et j'ai souvent senti que la tournure que prenait notre société en matière de com' , de bluff et d'imageries, fruits de la nature même des nouvelles technologies et de médias déboussolés, était à l'opposé de la déontologie où l'avait élevé son maître Pujol. Bien entendu aucun trafic d'influence ou retours d'ascenseur etc. n'avait place sur sa planète. Changement d'époque ? J'ai ainsi été souvent étonné par sa discrétion médiatique. Autant aimait-il parler à bâtons rompus entre nous, autant manifestait-il une réticence instinctive contre toute fixation par écrit ou par image de ces palabres.

Pujol / Ponce
Pujol / Ponce, © -

2) Le SON pour lui était le sens, même si tout texte musical se devait de dégorger un sens. Peu importe lequel, mais un sens.

Alberto avait un instinct plus fort que son intelligence, pourtant vive. (Ah ces heures à jouer ensemble aux échecs à Bonaguil, où il me rabrouait d'être si lent (surtout si je gagnais ! :-)).

J'en veux pour preuve la rapidité qu'il mit par exemple à "comprendre" la musique de type "abstraction lyrique" d'un Maurice Ohana dés les années 70 (déjà 50 ans !), puis d'autres musiques plus intellectuelles. Là encore il imaginait du sens là où nous ne trouvions que des notes. Justement il donnait un visage au sens grâce au son. Je dirais que c'était là sa part féminine, remarque qui eut choqué le macho qu'il semblait être ! Il fallait le voir nous forcer à "harmoniser un accord" et ne pas nous lâcher avant que nous trouvions le bon geste qui rende grâce à l'équilibre onctueux de chaque note entre toutes. Pas le beau son, le son juste.

Ce n'est donc pas une belle récitation qu'il exigeait, aussi parfaite pût-elle être, mais un engagement quasi moral. Non pas un lac mais un fleuve. Mieux valait se tromper de sens que de n'en avoir aucun. On peut songer ici au mot de Chopin : "Rien de plus haïssable qu'une musique sans arrière pensée…" Mais on n'en sortait pas : pas de son, pas de sens. "Plousse de poulpe " ! rugissait-il de son accent indompté. Ultime repère de la peau... D'ailleurs, sans jeu de mot, il exigeait implicitement que l'on jouât sa peau en jouant.

3) Alberto inoculait en nous, me semble-t'il, pour le meilleur comme pour le pire, un sentiment de perfection inatteignable. Au risque de développer chez certains un état de perpétuelle frustration, qu'il était, en première ligne, le premier à endurer. Ce qui vaccinait à jamais contre toute tentation de suffisance ou d'autosatisfaction, qui dira le contraire ? Nul prétention donc d'appartenir à une école, une secte, une tradition, - "Je n'appartiendrai jamais à un club qui accepterait des gens comme moi !" (Groucho Marx) - sinon celle d'être toujours interrogés - mangés - par la musique.

4) Enfin une disponibilité rarissime, non sans possessivité, caractérisait son acte d'enseigner, d'écouter, de contester, de découvrir. Cette disposition me l'a fait admirer de plus en plus au cours des années où j'enseignai à mon tour. C'était un dur mélange de respect et d'exigence implacable. Cela déterrait au fil de l'an des trésors sans cesse mis à jour au coeur du discours musical, art de la prospection envers laquelle ma reconnaissance lui est sans fin.

Je voudrais partager enfin quelques remarques à son propos, dans le désordre, n’étant en rien un biographe. Elles proviennent toutes de notre passé commun que la nuit Alzheimer qui l'égara peu à peu - lui évitant de réaliser la disparition d'un de ses élèves les plus charismatiques, Roland - et durant laquelle nous le visitâmes il y a quelques mois - ne pourra jamais invalider quoique ce soit de ce qu'il fut. Sa mort n’aura pas le dernier mot.

Alberto, du moins quand je le fréquentai, n'avait cure de l'intendance : méthode de travail, analyse technique ou musicale, position corporelle etc. lui étaient choses secondaires voire absentes. Chez les plus inconscients d'entre nous les tendinites fleurissaient comme jonquilles au printemps. Développement personnel ou langage du corps étaient des disciplines encore balbutiantes, pourtant millénaires... Chacun cherchait en dehors du cours les réponses qui n'advenaient au-dedans. Par exemple, avec d'autres, je fis mon miel d'un livre découvert dans une proche librairie , "L'art du tir à l'arc dans le Zen "… Alberto s'en moquait, goguenard. Pardi ! Il y était dit que pour atteindre le but il ne fallait pas le regarder…

Bizarrement je ne l'entendis jamais louer le flamenco ou toute autre musique populaire hispano-latine, sinon au travers du prisme classique, ce qui contredisait sa finesse et son art malicieux à la jouer comme personne (Sojo, Asencio, Pujol…). Dans cette contradiction je pressentais une sorte de refoulement de sa culture autochtone, que d'autres mieux que moi pourront éclaircir.

Je l'ai évoqué : le bonheur n'était pas son but ultime. Regarder ailleurs que vers cet idéal éphémère et banal me convenait. Il y avait pourtant autre chose, que j'avais aussi entrevu chez Pujol où je l'avais rencontré à Lerida pour la première fois en 68, transi de peur : il semblait que ce petit monde qui tournait autour d'eux avait certes pour mission de faire de la guitare, mais sans qu'elle en fut le centre de la vie. Une promenade philosophique, en somme… Car Alberto nourrissait je crois le même complexe que moi vis à vis de cet instrument, tout en l'adorant : la guitare n'était nullement notre modèle, la musique était ailleurs… Je devine aujourd'hui qu'il la savait nous attendre tout simplement en nous-mêmes. Bien vu Alberto !

Malgré ce paradoxe Alberto m'apprit - m'apprend toujours - à aimer la guitare. Comme outil de vie, non comme idéal. Dés cette époque je n'en écoutais quasiment jamais (excepté la période d'adolescence via Yépes et Segovia etc.), dévorant plutôt le piano ou l'orchestre, et bien sûr toutes littératures. Pourtant je me mis peu à peu à en goûter les infinies finesses, jusqu'à en éprouver de la compassion pour mon cher piano, n'était-ce son amplitude et son répertoire écrasant bien sûr. Tandis que compositeur je la voulais exploser, l'arracher à son destin de salon. Jardin japonais contre Jimmy Hendrix (version Star spangled banner !).

Mais Alberto adorait la guitare, moi je la voyais comme un passage vers autre chose, que j'ignore toujours d'ailleurs (os de seiche contre lequel s'affuter ? garder une tenue de vie ? magie paradisiaque de vieil enfant émerveillé ? plaisir du travail, jouissance du son ?...).

Alberto me donnait ici un « conseil » de vie du genre : "va donc dire à une femme que tu ne l'aimes pas pour elle-même ! Et tu reviendras me dire comment çà s'est passé" … :-)

Une hypothèse, en espérant que l'on comprendra que c'est encore parler de lui si je parle de moi : je ne suis pas sûr qu'Alberto me tenait en parfaite estime. Cela rencontrait le peu de confiance que j’avais en moi-même il est vrai, plutôt du genre hédoniste inquiet, même si je n'eusse pas dédaigné, mais plus tard, qu'il fît appel à moi ici ou là. Je respectais ses raisons, préférant les ignorer. De fait, même avec timidité, je le contredisais ou objectais souvent, le plus souvent par curiosité envers d'autres voies. Il se méfiait aussi du compositeur, lequel a tendance à désacraliser ou personnaliser la musique avec quelque désinvolture, car louchant sur ses procédés de fabrication. Pour la re-sacraliser ensuite d’autant plus il est vrai.

J'appris depuis que son exigence ou son caractère en rebuta plus d'un, jusqu'à la rupture. Qu'y puis-je ? : mon âge ou ma souplesse de caractère fit que je ne pris jamais ombrage de ses humeurs. Mieux, elles me stimulaient en m'interrogeant. Si j'étais rarement de son avis, encore moins courtisan, je subissais l’attirance d’un instinct en lui qui mettait le mien en vibration. Aussi têtu que lui je n'en buvais pas moins ses paroles et remarques, me méfiant toujours de moi-même - à juste titre - mais au final ne pouvant faire autre chose que ce que je sentais ou voulais en propre. Un peu la définition du sale gosse, finalement, qui préfère l'erreur à l'obéissance. Mais notre petite entreprise jamais ne connut la crise.

Puis le destin nous fit nous partager un cadeau exceptionnel, unique. Si au bout de trois ans de cours je remportais le Concours de Guitare de Radio-France - à cette époque le plus convoité au monde - avec d'abord une mention de composition (créée par Turibio Santos) puis un second prix, puis le premier l'année suivante - ce n'était donc pas tout à fait un hasard - je ne me l'explique pas, vu mes lacunes et mon manque total d'expérience publique d'alors, sinon qu'Alberto n'était jamais loin : il sut neutraliser, presque éteindre ma peur en la plongeant brûlante dans la musique…

Bien sûr, d'avoir ainsi eu un de ses élèves recevoir ce prix pour la première fois (qu'il avait lui-même remporté dix ans plus tôt) le combla et le consacra en quelque sorte. Mais cela ne troubla en rien son exigence. Je partageais sa défiance envers les diplômes qui ne sont que des instantanés dont la seule utilité est de stimuler à pousser plus loin pour se rassurer qu'on les a vraiment mérités... Bref d’en être digne ! Plus encore que de récompenser ce que le concurrent a pu produire, un jugement se doit aussi de présentir ce qu'il deviendra... D'ailleurs je ressentis ensuite un besoin vital de réorganiser mon rapport à l'instrument - non pour nier son enseignement ni ses utopies, grands dieux ! - mais pour découvrir une approche corporelle, émotive et cérébrale plus pacifiée, tant je me jugeais fragile. Alberto continuait de veiller au grain de loin, ne me laissant rien passer la vache ! d'autant que je furetais vers d'autres techniques ici et là.

Il restait d'une honnêteté musicale et d'une lucidité déconcertantes. Ainsi me méfiais-je de la difficulté en tant que telle (Yépes m'avait appris à toujours chercher une solution) mais aussi afin que la musique coulât avec naturel. Alberto, lui. Se méfiait de la facilité. On pouvait par exemple discuter pied à pied sur l'intérêt ou non de garder une phrase sur une même corde : l'homogénéité du son au détriment d'un phrasé plus coulant. Là encore il fallait trouver des ruses ou des compromis.

Toujours est-il que ce cadeau partagé me lia à lui à jamais, au-delà de l'ingratitude de l'éloignement que la négligence ou le jeune âge nous font commettre à l'égard de ceux à qui nous devons le plus.

Puisse-t'il l'avoir compris.

Cigarette au coin des lèvres, l'oeil mi-clos par la fumée, fixant l'invisible dans le vide, il écoutait ses élèves de biais en les traversant d'une attention maugréante et sans concessions qui allait au-delà d'eux-mêmes. Où ? C'est la question que nous nous posons encore. Fantasmant un idéal très haut dans une espèce de monde à l'utopie nécessaire mais sans nous donner de recettes pour l'atteindre, il nous délogeait de toutes zones de confort technique que nos heures de travail risquaient de déshumaniser. Et nous ne doutions jamais de cette nappe de musicalité nourricière qu'il faisait planer au-dessus de nous, sévère parfois, mais toujours salvatrice !

Dans cette petite pièce longiligne à l'étroite et unique fenêtre encaissée, donnant sur ce quartier du 17è parisien où, pour ma part, je sentais irradier les fantômes immenses et encore proches de Proust, Mallarmé, Debussy, Casals... et où s'écoulait la "vraie vie" de ceux que ne dévorait pas la musique, dans cet antre enfumé et sombre où il régnait en roi, et qu'il tint à garder jusqu'à la fin comme salle de cours - quand bien même sa classe de guitare prenait d'année en année une place prépondérante à l'Ecole - je me souviens avoir été si souvent suspendu à ses lèvres, attendant ces mots qui ne venaient que trop rarement : "c'est bien ! "… A dix-sept ans, d'une précocité inconsistante, comment ne pouvais-je le prendre autrement que pour un père qui ne sait pas dire "je t'aime"…

Pourtant, ailleurs, à l'issue heureuse de certains examens ou concerts d'élèves, Alberto vous prenait parfois par l'épaule, regardant par terre et s'exclamant plusieurs fois - comme s'il eût voulu nous encourager que l'impossible restait donc possible : "qu'est-ce que tu m'as fait là Arnaud ! " Et c'était dans sa bouche un compliment suprême. Et moi, pareillement, je ne savais ni ne sus jamais lui dire ces deux mots dont il eut sans doute écarté d'une grimace et avec gêne la sentimentalité, et qui eussent pourtant signé d'un souffle la vérité de notre improbable rencontre ici-bas : "je vous aime".

AD. Menet, Cantal, août 2019

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