Dimanche 26 août 2018
1h

Le gospel de Roma Wilson (2/2)

Roma Wilson n'est pas prévenu de la sortie de son seul enregistrement, vers 1950. Il poursuit son métier d'ouvrier dans l'automobile et son activité de musicien des rues. Le dimanche, il prêche dans de petites églises de quartier. L'heure de la retraite venue, il quitte Detroit et disparaît.

Le gospel de Roma Wilson (2/2)
Roma Wilson jouant de l'harmonica à 107 ans, en janvier 2018, © Radio France / Florian Royer

Le producteur Joe von Battle n'informe pas Roma Wilson de la sortie de son disque. L'enregistrement, où il joue avec deux de ses fils, est vendu au label Gotham, basé à Philadelphie, et distribué à petite échelle. L'étiquette ne comporte que la mention "Elder R. Wilson and Family", rendant l'identification de l'interprète très difficile. Quatre autres titres réalisés durant la même séance restent dans les tiroirs. L'harmoniciste, complètement étranger au milieu du show business, poursuit son travail d'ouvrier dans l'automobile pour nourrir ses 11 enfants. Il joue aussi dans les rues et à l'église.

1960-début des années 1970 : Leon Pinson, le faux révérend

Roma Wilson a presque 50 ans. Ses fils aînés ont combattu en Corée, dans quelques années, son cadet fera la guerre au Viêt Nam. Le patriarche, joue toujours son gospel dans les rues de Detroit. Souvent, il est accompagné à la guitare par Leon Pinson, natif du Mississippi, comme lui. Ce musicien, qui s'est inventé un titre de révérend, a survécu à une méningite qui l'a laissé boiteux et presque aveugle. Avec Roma Wilson, ils se sont rencontrés dans l'Arkansas. Leon Pinson a suivi l'harmoniciste à Detroit, mais son handicap l'empêche de travailler sur une chaîne de montage. Pour survivre, il cire des chaussures et accompagne les répétitions au piano dans les églises. Il ne grave qu'un seul disque au cours de sa carrière, une poignée de titres sur un 33 tours sorti en 1967.

Leon Pinson en 1967
Leon Pinson en 1967, © Avec l'aimable autorisation de George Mitchell

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1970-1980 : la disparition et le succès des enfants

Autour de 60 ans, Roma Wilson prend sa retraite d'ouvrier et quitte Detroit, éprouvée par les émeutes de 1967.  Il ne le sait pas, mais des amateurs de blues et de gospel ont trouvé ses disques et sont sur ses traces. Un peu plus tôt, le jeune collectionneur et producteur Chris Strachwitz a rencontré Joe von Battle à Detroit. Ce dernier lui a donné plusieurs disques en acétate qui n'avaient jamais été édités. Dans le lot se trouvent les enregistrements de Roma Wilson, mis au rebut une quinzaine d'années auparavant. Il cherche à contacter ce R. Wilson, sans succès. En fait, le musicien est retourné dans son Mississippi natal et anime une petite communauté religieuse rurale. Sa maison, perdue dans la campagne, est bordée par un immense terrain. Il y installe une grande caravane, qu'il aménage en chapelle. Il y joue et chante, toujours dans un style inchangé. Pendant ce temps, à Detroit, plusieurs deses enfants connaissent de petits succès musicaux. Sa fille Ester fait sensation avec son jeu de guitare en "overhand", elle intègre le groupe The Trumpelettes. Roma Jr chante dans l'excellent quartette CSJC Gospel Singers, où officie aussi son frère Robert. Ce dernier prête également son concours aux Mighty Gospel Wonders. 

Un disque du groupe The Trumpelettes, sur lequel chante Ester Wilson, fille de Roma
Un disque du groupe The Trumpelettes, sur lequel chante Ester Wilson, fille de Roma, © Radio France

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1980-1990 : les petits festivals locaux

Perdu dans la campagne profonde, Roma Wilson se fait tout de même remarquer par un imprésario local, nommé Worth Long. Il entend parler de sa musique par le bouche-à-oreille. Ce dernier le fait parfois jouer lors de petits festivals. Sa renommée reste cantonnée au Mississippi et aux États voisins. Même dans les festivals de blues, il joue son gospel si particulier, dont les intonations ressemblent à la musique du delta. Roma Wilson est souvent accompagné par un guitariste qui n'est autre que son vieil acolyte Leon Pinson. De son côté, Chris Strachwitz, désormais possesseur des disques réalisés par Wilson à Detroit, souhaite rééditer ces enregistrements sur son label consacré aux musiques traditionnelles. Mais sans la moindre information sur cet interprète, il ne peut rien entreprendre. Worth Long, fin limier, entend parler des recherches autour du pasteur-harmoniciste. C'est lui qui met le producteur et le musicien en relation et relance la carrière de Roma Wilson, presque octogénaire.

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1990-2000 : concert à la Maison Blanche et nouveau disque

Worth Long permet à Roma Wilson d'entrer en contact avec des amateurs de musiques rurales. En 1993, le Néo-Zélandais Alan Young, venu tout exprès, publie sa première interview. Preuve de son désintérêt complet pour ses disques, l'harmoniciste se trompe sur les dates d'enregistrement. La même année, un premier titre est réédité sur un CD de compilation et nominé pour le Grammy du meilleur album de blues traditionnel. Chris Strachwitz se rend dans le Mississippi et enregistre Roma Wilson jouant et chantant dans sa minuscule chapelle. En 1994, les nouveaux titres, ainsi que ceux enregistrés par Joe von Battle à Detroit, sortent sur un CD, 44 ans après son premier disque. Dans la foulée, Roma Wilson se voit décerner le National Fellowship Heritage, un prix qui récompense les gardiens des arts traditionnels américains. La cérémonie a lieu a la Maison Blanche, où il donne un concert à lors de la cérémonie. La Première Dame, Hillary Clinton, lui remet la récompense, en présence de Bill Clinton. L'harmoniciste-pasteur gagne 10 000 dollars, il n'a jamais obtenu autant d'argent avec sa musique, d'autant plus que son deuxième disque ne se vend pas très bien.

Hillary Clinton remettant remettant son prix à Roma Wilson à la Maison Blanche
Hillary Clinton remettant remettant son prix à Roma Wilson à la Maison Blanche, © Famille Wilson
La lettre adressée à Roma Wilson par le président Bill Clinton
La lettre adressée à Roma Wilson par le président Bill Clinton, © Famille Wilson

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2000-2018 : musicien, pasteur et centenaire

Au début des années 2000, Roma Wilson quitte le Mississippi. Il a perdu son ami Leon Pinson en 1998. Il retourne a Detroit pour se rapprocher de sa famille. Ester fait toujours de la musique, Sam et David sont devenus pasteurs, comme leur père. A son retour, l'harmoniciste arrête les festivals, il ne joue plus que pour sa congrégation. En 2010, il devient centenaire, mais ne cesse pas son activité. Toujours alerte, il fait chanter les fidèles et vit avec son épouse dans une petite maison adjacente à son église. L'année suivante, il fait une mauvaise chute. Il s'en sort avec quelques côtes cassés mais ne peut plus assurer l'office. Son fils David, pas musicien mais doté d'une magnifique voix, le remplace définitivement. Aujourd'hui encore, chaque dimanche, les Wilson font résonner piano, basse et percussions dans l'église familiale. Roma Wilson, désormais en maison de repos, n'assiste plus aux messes mais prie et distribue des bénédictions à ses interlocuteurs. Il n'a rien gardé de son passé musical, à part ses harmonicas. Aucun disque, aucune photo.... Sa famille conserve précieusement les clichés en compagnie d'Hillary Clinton et la lettre signée par l'ancien président. En revanche, Roma Wilson joue volontiers de l'harmonica lorsqu'un visiteur lui demande. Le 22 décembre 2018, il fêtera ses 108 ans.

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David Wilson a remplacé son père dans l'église familiale
David Wilson a remplacé son père dans l'église familiale, © Florian Royer

Remerciements particuliers à :

-Joe Louis et John Glassburner pour les disques de collection, George Mitchell pour la photo de Leon Pinson.

-Suzana Nevenkic, Robin Gremmel, Théo Hetsch, David Ravier et Xavier Combe qui ont prêté leurs voix aux interlocuteurs anglophones.

Programmation musicale

Elder Roma Wilson "This Train"
Trouble everywhere
Arhoolie Records

"This Train"
"This Train"

Sister Rosetta Tharpe et Marie Knight "Gospel Train"
Up above my head
MCA

"Gospel Train"
"Gospel Train"

Leon Pinson "The George Mitchell Collection"
Only believe
Big Legal Mess

"The George Mitchell Collection"
"The George Mitchell Collection"

The Flying Clouds of Detroit "When They Ring the Golden Bells"
When They Ring the Golden Bells
Checker

When They Ring the Golden Bells
When They Ring the Golden Bells

The C.S.J.C. Gospel Singers "Like a Tree"
He’s watching me
HSE Of America

"Like a Tree"
"Like a Tree"

The Mighty Golden Wonders "Ain’t It a Shame"
Ain’t It a Shame (Roma Wilson Sr.)
CYE

Ain’t It a Shame
Ain’t It a Shame

Brother Joe May " I´m a Soul Man - Original Soul Brothers"
Do you know him ?
Saga Blues

" I´m a Soul Man - Original Soul Brothers"
" I´m a Soul Man - Original Soul Brothers"

Elder Roma Wilson "This Train"
Get Away Jordan
Arhoolie Records

"This Train"
"This Train"

Elder Roma Wilson "This Train"
This Train
Arhoolie Records

"This Train"
"This Train"

Leon Pinson  "The George Mitchell Collection"
Search Me Lord
Big Legal Mess

"The George Mitchell Collection"
"The George Mitchell Collection"

Révérend Gary Davis "Harlem Street Singer"
Samson and Delilah
Prestiga

"Harlem Street Singer"
"Harlem Street Singer"

The St Paul Baptist Church of Los Angeles "A Gospel Story"
I’m So Glad Jesus Lifted Me
BD Music

"A Gospel Story"
"A Gospel Story"

Elder Roma Wilson "This Train"
Got Just What I Wanted
Arhoolie Records

"This Train"
"This Train"
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