Eclats de voix
Magazine
Mardi 4 octobre 2016
4 min

Les paradoxes du chanteur

L’opéra est un art qui requiert des chanteurs de grandes qualités pour pouvoir faire face à une difficulté fondamentale : incarner un personnage sur scène, et donc donner à entendre et à voir des émotions.

Tout en préservant une distance par rapport à ce personnage, pour garder une bonne technique vocale.

On retrouve là la définition du paradoxe sur le comédien évoqué par Diderot : le grand acteur doit être un « spectateur froid et tranquille », qui observe les sentiments et les imite. ll rit sans être joyeux, il pleure sans être triste. Diderot explique dans ce dialogue : « Tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposez, mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez. » Les chanteurs lyriques doivent aussi faire face à un autre paradoxe, une tension qui est au fondement de l’opéra, entre la représentation d’une réalité dramatique et le chant des personnages. Dans une magnifique somme, A history of opera, parue en 2013, des chercheurs américains, Abbate et Parker, proposent une distinction entre deux fonctions remplies par un personnage : ils distinguent le personnage tel qu’il s’exprime dans le livret, le « plot-character », et le personnage tel qu’il s’exprime par sa voix, le « voice-character ».

Cette tension, et parfois même cette contradiction, sont flagrantes dans le dernier acte de La Traviata de Verdi.
Violetta, le personnage, meurt de la tuberculose : ses poumons sont détruits, il ne lui reste que quelques heures à vivre. Mais Violetta, la voix, se déploie avec une longue ligne de souffle. Elle célèbre par son chant les « beaux rêves souriants du passé » et l’imminence de sa mort. Cela correspond bien à la définition de l'opéra donnée par Lars Von Trier : "L'opéra c'est 'je chante, je meurs et je chante que je meurs', cela devient presque une abstraction."

Autre exemple de cette contradiction entre la voix du personnage et son action dramatique, toujours chez Verdi, dans Le Trouvère.
Nous sommes dans une chapelle, Manrico va célébrer son mariage avec sa bien-aimée. C’est alors que surgit un messager qui l’informe que sa mère, capturée, va être brûlée vive. Manrico appelle ses compagnons d’armes pour la sauver immédiatement. Mais au lieu de partir en courant, il chante une longue cabalette.
Alors que le personnage-Manrico doit se dépêcher pour sauver sa mère, la voix-Manrico prend tout son temps pour chanter des guirlandes de notes tout en expliquant qu’il doit partir !

Cette pièce brillante et guerrière se termine par un contre-ut éclatant. Cette note aiguë n’est pourtant pas dans la partition, mais elle est attendue avec ferveur par certains mélomanes. Riccardo Muti, qui défend la lettre de la partition, l’a supprimée lors de plusieurs séries de représentations ; il a alors été copieusement hué par le public. Sans le savoir, ces spectateurs étaient plus attachés à l’éclat de la voix-Manrico qu’au réalisme de la situation du personnage-Manrico.

L’opéra, ou quand le « Va, cours, vole, et me venge » du Cid peut durer une divine éternité !

*♫ * Giuseppe Verdi
Addio del Passato
Kiri Te Kanawa
Maggio musicale Fiorentino
Zubin Mehta, direction

*♫ * Giuseppe Verdi
*Di quella pira *
Jonas Kauffman,
Chor der Bayerischen Staatsoper,
Bayerisches Staatsorchester,
Paolo Carignani, direction

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