Samedi 13 septembre 2014
10 min

Cinéma #1 : Hommage à Paul Mazursky

La chronique du petit matin par Thierry-Paul Benizeau

Hommage à un cinéaste américain aujourd'hui : Paul Mazursky qui nous a quitté au début de l’été, sans doute après avoir lancé une ultime boutade sur la malédiction de la vieillesse…

Paul Mazursky a écrit et réalisé une quinzaine de films dans les années 70 et 80 – (Bob, Ted, Carole and Alice - Blume in Love - An Unmarried Woman). Et Next Stop, Greenwich Village, le film dont il est question ce matin, est son cinquième opus - Il a été écrit et réalisé en 1975. C’est un récit semi-autobiographique, qui est aussi un hommage à New York, la New-York bohème des années 1950. 1953 pour être précis. On est juste avant Dylan, en pleine période Beat Generation (Kerouac, Cassady, Burroughs, Ginsberg), en plein maccarthysme aussi et à la veille de l’exécution des Rosenberg…

Larry Lapinski, le héros, le double, interprété par Lenny Baker, (1946-1982) est un jeune aspirant acteur, qui vient de quitter le domicile familial pour s’installer dans un petit appartement de Greenwich Village et vivre pleinement sa vocation d’artiste et intensément ses amours cahotiques. Greenwich Village, ce quartier situé dans le bas de Manhattan à New York, n’est pas pour les parents de Larry, notamment sa mère - prototype quasi légendaire de la jewish mother - interprétée par l’extraordinaire, Shelley Winters, ce n’est pas la Jerusalem Délivrée, mais plutôt Sodome et Gomorre à quelques stations de métro de Brooklyn… il est bien sûr question de changement de société et surtout de libération sexuelle, notamment au travers des péripéties de la liaison de Larry avec la ravissante Sarah, interprétée par Ellen Green – une jeune femme libre surnommée, pâr l’un des personnages “the ravishing semitic beauty”…
Paul Mazursky a su magnifiquement décrire l’ambiance bohème de Greenwich Village à la veille des années soixante : les espoirs, les désillusions, les drames quotidiens, d’une jeunesse insouciante, foisonnement de talents à venir, et de losers magnifiques. Mazursky a su créer une galerie de portraits - incarnés avec une grande justesse par Christopher Walken, Jeff Goldblum, Lois Smith, Antonio Fargas (Huggie Les Bons Tuyaux) dont les poses étudiées dissimulent à peine le spleen, voire le mal de vivre.
Larry et ses amis sont les hipsters de ces années 1950. Ils lisent de la poésie, il écoutent des disques de jazz, trainent dans les coffee shops et refont un monde dont ils ignorent tout ou presque, ils boivent de la bière, au cours des rent parties – ces fêtes payantes organisée pour aider les copains à payer le loyer. Ils ont des amis noirs et homosexuels et les filles ont des diaphragmes qui ne sont pas 100% garantis …

On perçoit une tendre nostalgie, dans la manière dont Paul Mazursky dépeint ses personnages et leurs aventures. Et pour cause : c’est son histoire. Il n’hésite d’ailleurs pas à affirmer que sa propre vie a été la constante source d’inspiration de la plupart de ses films. Et c’est justement le cas dans ces deux récits autobiographiques Alex in Wonderland (1970) et Next Stop Greenwich Village, qui est à peu de détails près, une tranche de la vie du jeune Mazursky.
S’il ne fut pas un loser magnifique, Paul Mazursky, comédien génial qui avait débuté en Stand-up, dans les hotels et les cabarets de la Borcht Belt, était surtout un grand cinéaste, un peu trop sous-estimé à mon goût, sur cette rive de l’Atlantique. Il serait d’ailleurs temps de redécouvrir son cinéma. C’était un homme à l’humour dévastateur, mais aussi à l’extrême sensibilité – la preuve : j’étais “son best typical French friend”, il me caricaturait avec insistance en “maniaque lecteur du Monde qui n’accepte de boire son expresso que dans une tasse en faïence…” Souvenir de Table des matins du Farmers Market à Los Angeles Mais ceci est une autre histoire…

Revenons à notre film. La dernière séquence de Next Stop Greenwich Village est emblèmatique de l’humour tendre de Mazursky et de son attachement aux racines, à son Brownsville natal : on y retrouvre Larry, sur le départ, grignotant l’Apfelstrudel, de chez Ratner’s, fourré dans sa poche par sa mère “pour le voyage”. Entre mélancolie et impatience, il contemple une dernière fois ce petit coin de Brooklyn, terrain de jeux de sa prime jeunesse, qu’il va quitter pour toujours : des gamins jouent au ballon dans la rue, surveillés, depuis le trottoir, par leurs mères, assises sur des chaises de jardin, bavardant en écoutant distraitement la sérénade d’un musicien des rues – en l’occurrence Ruby Levine, violoniste guest star du plan de fin, qui fut, pendant plus de 60 ans une des personnalités marquantes du Lower East Side…
Le dernier film de Paul Mazursky intitulé “Yippee, A Journey to Jewish Joy” est un documentaire tourné à Uman, une bourgade d’Ukraine en 2006, où le cinéaste se met lui-même en scène dans une communauté hassidique, durant la fête de Rosh Hashanah. Shana Tova et bon voyage Paul.

♫ EXTRAITS

Dave Brubeck - Blue Rondo A La Turk
Dave Brubeck Quartet

Juan Tizol - Perdido
Dave Brubeck Quartet

Rubin Levin - Serenade


Next Stop Greenwich Village (1976)
Un film écrit, produit et réalisé par Paul Mazursky

Avec :
Lenny Baker
Shelley Winters
Ellen Green
Christopher Walken
Jeff Goldblum

Photographie : Arthur J. Ornitz
Montage : Richard Halsey
Musique : Bill Conti, Charlie Parker, Dave Brubeck, JJ.Johnson, Glenn Miller

DVD NTSC – Couleur – Format : 1/85 widescreen – Son : Dolby Stereo
Versions : Anglais/Espagnol – Durée 111’
© 1976 / 2004 Twentieth Century Fox

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