Dimanche 14 juin 2020
1h

Autour du Festival ManiFeste

Thomas Vergracht dessine ce soir un panorama aussi divers que coloré, des grandes créations ou reprises d’œuvres accueillies par le festival ManiFeste et vous embarque pour une traversée dans le temps...

Autour du Festival ManiFeste
Matthias Pintscher, l'Ensemble Ulysses et l'ensemble Intercontemporain (Académie 2019), © Eric de Gélis

Du 3 au 28 juin était censé se dérouler le rendez-vous annuel des afficionados de musique contemporaine, le festival ManiFeste de l’Ircam. Rendez-vous immanquable pour l’Ensemble Intercontemporain, le Klangforum Wien ou l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, Manifeste permet souvent d’entendre des œuvres de grande ampleur, rarement programmées dans le cours « normal » d’une saison de concerts. 

Cette année, en raison de la crise sanitaire, le festival ManiFeste n'aura pas lieu et reportera certains de ses évènements du 31 août au 13 septembre, pour la plupart dans l’enceinte du Centre Pompidou, à Paris. 

En guise de Festival virtuel, Thomas Vergracht déroule un panorama de six oeuvres phares et six compositeurs qui ont marqué la création contemporaine.

/// 2013 : Yan Maresz ///

Yan Maresz est passé par le jazz, il a travaillé la guitare électrique à Berkley, et est devenu le seul élève – et arrangeur – de John McLaughlin. Dans le champ de la musique contemporaine, ses chocs musicaux principaux et décisifs, on les doit aux spectraux, et notamment à Tristan Murail avec lequel il étudie à l’Ircam, à l’époque où il compose son œuvre emblématique Metallics. 

Passionné de couleurs et d’orchestre, Maresz est également fou d’électronique. Il tire des teintes hallucinées des instruments, grâce à une utilisation maximale des moyens technologiques

En 2013, il entame l’écriture d’une large pièce pour ensemble et un important dispositif électronique en temps réel. Le titre sera lui-même comme un geste de composition, donnant tout son sens à la musique : Tutti.

Yann Maresz
Tutti, pour ensemble et électronique en temps réel
Ensemble MusikFabrik, Peter Rundel (direction)
Réalisation en informatique musicale, Thomas Goepfer

Yan Maresz
Tutti, pour ensemble et électronique en temps réel
Ensemble Intercontemporain, Matthias Pintscher (direction)

/// 2016 : Olga Neuwirth ///

Le Encantadas d’Olga Neuwirth est une œuvre expérience : recréer avec des moyens spatialisés, c’est-à-dire avec des instrumentistes tout autour du public, une immersion sonore, musicale et poétique, dans l’église San Lorenzo de Venise. Cette oeuvre monde d’une heure et quart est inspirée directement d’un ouvrage d’Herman Melville traitant de l’archipel des îles Galapagos.

Je pense que le concept d’îles en architecture, représente l’aspect le plus important de ma réflexion. Dans toutes les pièces que j’ai écrites depuis la fin des années 1980, je me suis toujours efforcée d’utiliser l’espace d’une manière différente.  

Grâce aux micros 3D développés par l’Ircam, l’œuvre se fait monde sonore immersif, où l’auditeur semble plongé au cœur même du lieu, et franchir ainsi un 4e mur auditif et sensoriel.  

Avec son passé de trompettiste, fascinée par le jazz de Miles Davis dont on retrouve des échos dans nombre de ses œuvres, Olga Neuwirth développe un univers unique, qui fait en grande partie sa renommée sur la scène internationale.

Olga Neuwirth
Le Encantadas o le avventure nel mare delle meraviglie – Les îles enchantées, pour grand ensemble spatialisé et électronique en temps réel
Ensemble Intercontemporain, Matthias Pintscher (direction)  
Réalisation en informatique musicale, Gilbert Nouno

/// 2016 : Gérard Pesson ///

Gérard Pesson n’est pas ce qu’on pourrait appeler un habitué des nouvelles technologies. Tenant d’une musique concentrée, souvent minimale, feutrée, à bas-voltage, inspirée autant par le pointillisme de Webern que par le feu intime de Louis Couperin, il ne pouvait se douter qu’on lui demanderait, pour le Festival Manifeste, une œuvre au long cours. 

Pour cette oeuvre Cantate Egale Pays, Pesson utilise une source déjà existante – le poète britannique du XIXe siècle Gerard Manley Hopkins (pour le 2e volet du cycle), mais demande surtout à deux de ses amis poètes, d’écrire spécialement le livret de ces nouvelles Cantates (pour les 1ère et 3e section de l’oeuvre).  

Gérard Pesson
Cantate Egale Pays
Ensemble vocal EXAUDI, L’Instant Donné, James Weeks (direction)  
Réalisateur en informatique musicale, Sébastien Roux

/// 2017 : Chaya Czernowin ///

La musique de Chaya Czernowin est une expérience. Celle de la sensation, de la texture, du son sculpté et ressenti. Passionnée à la fois par la voix et par l’électronique, la compositrice créé un écrin, sertissant les paroles chantées, parlées, ou psalmodiées.   

Infinite Now fait en effet dialoguer une nouvelle de l’écrivaine Can Xue, Retour au pays (Homecoming), avec des passages extraits de FRONT, une pièce écrite par le dramaturge Luk Perceval et inspirée directement du roman d’Erich Maria Remarque “À l’Ouest, rien de nouveau”, ainsi que des lettres de soldats écrites au cours de la Première Guerre mondiale.

L’œuvre est immense, à plusieurs points de vus : 2h30 de musique sans interruption, 6 chanteurs, 6 acteurs, 4 musiciens solistes (guitare, guitare électrique et deux violoncelles), et un orchestre de 64 musiciens, Infinite Now est une immense méditation multilingue sur la vie, la mort, et le temps qui passe.

Chaya Czernowin
Infinite Now
Orchestre Symphonique de l’Opera Vlaanderen, Titus Engel (direction)  
Réalisateur en informatique musicale, Carlo Laurenzi

/// 2018 : Rebecca Saunders ///

La musique de Rebecca Saunders partage quelque chose d’essentiel avec celle de Chaya Czernowin. Un puissant intérêt pour la sensation même du son. Le travail de la matière sonore en tant que telle. La compositrice britannique a pratiqué le violon, dans ses premières années de formation. 

La première force des œuvres de Rebecca Saunders, tient en un mot : leur titre. Toujours court, incisif, un nom jeté comme un unique trait de peinture sur une toile de Francis Bacon : Skin, (« peau »), Dust (« poussière »), Flesh (« chair »), Yes (« oui »), Fury (« furie »), Scar (« cicatrice »), Void (« vide »)…

Les mots revêtent donc une importance toute particulière pour elle. Des mots qui trouvent un sens quasi incantatoire, vibratoire pourrait-on dire. 

J’ai été très marquée par l’enregistrement de la pièce de Samuel Beckett « Ghost Trio », une de ses pièces de théâtre pour la télévision dans les années 1970.

Dans sa musique, Saunders joue avec le timbre, tantôt obscur, tantôt lumineux, aux effets d’orchestration moirés et réverbérant, poussant le son jusqu’aux registres impalpables de l’éther. 

Rebecca Saunders
Skin, pour soprano et ensemble
Juliet Fraser (soprano), Klangforum Wien, Titus Engel (direction)

/// 2019 : Franck Bedrossian /// 

Articuler l’excès, dompter les sons les plus complexes, laisser exprimer la sauvagerie du monde contemporain. C’est le défi de la saturation, cette « nouvelle école française » apparue dans les années 2010, avec, en plus de Bedrossian, Yann Robin et Raphael Cendo.

Franck Bedrossian s’est fait le spécialiste des œuvres au titre empruntant à la langue du jazz. Après Charleston, Swing ou Bossa Nova, il élabore avec Twist une œuvre qui reprend tout ce qui fait l’essence même de son style : puissance percussive et éruptive héritée du free-jazz de Ornette Coleman et Cecil Taylor, ou du rock puissant post punk des Smiths, au sein d’une vraie et évidente lisibilité formelle. 

Franck Bedrossian
Twist, pour orchestre et électronique   
Orchestre Philharmonique de Radio-France, Brad Lubman (direction)  
Réalisateur en informatique musicale, Robin Meier.

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