Dimanche 29 décembre 2019
1h

Arvo Pärt : le documentaire

A l'occasion du week-end que consacre la Maison de la Radio à Arvo Pärt les 10 et 12 janvier 2020, Thomas Vergracht plonge ce soir dans l'univers du compositeur estonien.

Arvo Pärt : le documentaire
Arvo Pärt, © Getty / Birgit Püve

Les débuts

Le jeune Arvo Pärt commence la musique par l’étude du hautbois et de la percussion, qu’il apprend peu à peu à maîtriser. Il entre par la suite au Conservatoire de Tallin, dans la classe composition de Heino Eller, un compositeur peu connu en France, mais qui représente une sorte de héros musical national, équivalent de Sibelius en Finlande.

A cette époque, Arvo Pärt expérimente. Il teste les limites de son style et s’essaie également à la technique du collage, comme dans son Credo, pour piano, chœur et orchestre de 1968. Avec Credo, Arvo Pärt emprunte au 1er Prélude de Bach et le sature de l’intérieur, l’étend, le ressert, l’étire, le pulvérise.

Mais cette musique aux sonorités pour le moins inattendues dans l’URSS des années 1960, n’est pas du goût de tout le monde…

Mon Credo n'avait de commun avec celui de la messe que le premier mot (...) J'ai subi plusieurs interrogatoires au cours desquels les enquêteurs répétaient souvent la même question : "Quel buts politiques poursuiviez-vos avec ce travail?"

Les doutes

Arvo Pärt se voit contraint de ne plus faire jouer son Credo, et tombe alors dans une phase de doute intense. En effet, en plus de ses démêlés avec le Parti et son départ forcé de l’Estonie pour Vienne, puis Berlin, il est conscient d’une chose : sa musique ne reflète pas encore pleinement le plus profond de sa pensée musicale et esthétique.

En quête d'une identité esthétique

C’est dans la relecture attentive du chant grégorien et des chef-d’œuvres polyphoniques du Moyen-Age et de la Renaissance, qu’Arvo Pärt puise une fraîcheur qui répond enfin à son besoin de plénitude, et de hauteur de vue. En somme de spiritualité, du fait – peut-être, de l’importance dans son esprit de la pureté de la ligne mélodique. 

Une nouvelle écriture musicale

Au cours de 8 années de silence artistique, d’une retraite où il s’est ardemment plongé dans l’étude des musiques anciennes, et durant laquelle il quitte le protestantisme luthérien pour se donner tout entier au catholicisme orthodoxe dans lequel il trouve le moteur à sa créativité, Arvo Pärt invente. 

Il va nommer cette nouvelle manière d’écrire « tintinabulli », du nom des « tintinabules », ces petites cloches utilisées dans la liturgie catholique. Le style tintinabulli d’AP consiste en l’association systématique de deux voix (l’une étant « mélodie » et l’autre « tintinabulli »), jouées toujours en homorythmie (c’est-à-dire le même rythme par tout le monde ensemble), aboutissant ainsi à un tout indissociable, comme deux faces d’une même personnalité.

Für Alina, pour piano,  est exactement construite sur ce modèle : la main droite – la mélodie, qui est plus aigue  – ressemblera ainsi faussement à du chant grégorien, tandis que la main gauche, qui est plus grave - la voix « tintinabulli » - serait assimilable à des cloches, à un carillon.

Arvo Pärt, maître de la musique chorale

Ceci dit, AP n’est pas reconnu tant pour sa musique instrumentale que pour sa musique chorale. En effet, pour un compositeur balte, difficile de passer à côté de l’idiome choral qui fait partie intégrante du paysage musical (tout comme dans les pays anglo-saxons).

Dans son De Profundis, de 1980, pour chœur d’hommes, percussions et orgue, l’homorythmie évoquée tout à l’heure est capitale. Variant les alliages entre les voix, AP ne déroge jamais au fait de faire entendre le texte en un seul bloc, aux couleurs harmoniques évoluant lentement, et jouant avec délice entre sonorités douces (des consonnances) et sonorités plus dures (des dissonances).

Dans son Da Pacem Domine, Arvo Pärt fait s’enchaîner les accords comme un kaléidoscope coloré, à la fois statique et constamment changeant. Aucune mélodie, aucune variante de timbre, seulement une musique purement harmonique, qui nous fait littéralement goûter chaque accord avec une saveur constamment renouvelée.

Commande de Jordi Savall pour son ensemble Hesperion XXI, le Da Pacem de Pärt a été écrit en réaction aux attentats du 11 Mars 2004 à Madrid.

Je crois qu’il faut se rendre à l’évidence : l’homme de notre époque ressent le besoin d’expirer, et non plus seulement d’inspirer. Le besoin d’une manière de pensée qui ne soit pas conflictuelle.

Programmation musicale

Arvo Pärt
My Heart's in the Highlands
David James (contre-ténor), Christopher Bowers-Broadbent (orgue). 

Arvo Pärt
Credo
Hélène Grimaud (piano), Los-Angeles Philharmonic, Esa-Pekka Salonen (direction).

Grégorien
Rorate Coeli
Diabolus in Musica, Antoine Guerber (direction)

Pérotin
Alléluia Nativitas
Hilliard Ensemble

Guillaume de Machaut
"Kyrie", extrait de la Messe de Notre-Dame
Le Grain de la Voix, Björn Schmelzer (direction

Josquin Desprez
"Agnus Dei", extrait de la Missa Malheur Me Bat
Taillis Scholars, Peter Philips (direction).

Arvo Pärt
Für Alina
Alexander Malter (piano).

Arvo Pärt
The Beatitudes
Choeur du King's College de Cambridge, Stephen Cleobury (direction).

Arvo Pärt
De Profundis
Hilliard Ensemble

Arvo Pärt
Da Pacem Domine
Hilliard Ensemble.

Jean-Sébastien Bach
"Herr unser Herrscher", extrait de la Passion Selon Saint-Jean BWV 245
Chor des Bayerischen Rundfunks, Concerto Köln, Peter Dijkstra (direction).

Arvo Pärt
Passio
Hilliard Ensemble

Arvo Pärt
Tabia Rasa ("Ludus", "Silencium").
Tatiana Grindenko, Gidon Kremer (violons); Alfred Schnittke (piano préparé), Orchestre de chambre de Lituanie, Saulius Sondeckis (direction)

Arvo Pärt
Symphonie n°4 "Los-Angeles" ("Con sublimita", "Affanoso", "Deciso").
Los-Angeles Philharmonic, Esa-Pekka Salonen.

Toutes les textes lus durant l'émission sont extraits de Arvo Pärt, ouvrage de Enzo Restagno et Leopold Brauneiss, traduit en français par David Sanson, et publié chez Actes-Sud/Classica en 2012. 

Merci à Laurent Lederer pour ses lectures.

L'équipe de l'émission :