Dimanche 22 février 2015
1h 19mn

La mbira du Zimbabwe

Cette semaine, nous partons à la découverte du Zimbabwe et du peuple des Shonas. Ce voyage nous invite à nous délecter de leur musique et de leurs lamellophones mbira. Nous accueillons l’ethno-musicien Vincent Hickman qui nous fait partager cette musique à la sonorité mystérieuse tout droit venue des cieux pour converser avec les ancêtres.

La mbira du Zimbabwe
Matemai mbira group - Crédit photo : Vincent Hickman
Carte Zimbabwe
Carte Zimbabwe

Les lamellophones au Zimbabwe

La population du Zimbabwe est constituée en majorité de groupes shona : Zezuru, Korekore, Karanga, Ndau... A leurs côtés, vivent les Ndebele, d’origine Zoulou, et quelques autres groupes très minoritaires.
Mais dès la fin du 19ème siècle, se sont également des centaines de milliers d’Européens qui s’installent et bouleversent tout le système social, économique et religieux en place.
Bien qu’il fut qualifié de musique diabolique par les missionnaires chrétiens, interdit pendant la guerre de libération dans les années 1970, et en dépit de l’intérêt grandissant pour des musiques urbaines plus contemporaines, le jeu des lamellophones de type sanza et notamment de la mbira a su traverser les siècles et garder une place centrale dans les pratiques musicales et rituelles des Shona du Zimbabwe.
En fonction de leurs origines géographiques, les modèles de lamellophones au Zimbabwe sont variés. On les trouve sous les noms de mbira, njari, matepe, karimba...
Ils sont utilisés pour différentes fonctions, du divertissement au rituel.
Les plus simples d’apparence, connus sous les noms de karimba (ou kalimba), sont constitués de 8 à 15 lamelles. Ils pourraient être à l’origine de tous les autres lamellophones de la sous-région. Aujourd’hui encore, on les retrouve au Zimbabwe, en Zambie, au Mozambique...

Forme moderne de karimba ou "mbira nyunga nyunga" - Crédit photo Lucie Rioland
Forme moderne de karimba ou "mbira nyunga nyunga" - Crédit photo Lucie Rioland

Construction musicale du jeu de la mbira

Le lamellophone le plus répandu aujourd’hui est la mbira dite dzavdzimu : la mbira des ancêtres. Dans son cadre traditionnel, elle est exécutée le plus souvent par un minimum de deux interprètes, qui jouent des parties distinctes, accompagnés d’un joueur de hochets et parfois de tambour. Les chants commencent ensuite et alternent ou non avec des passages instrumentaux. Les chants significatifs ont des mélodies qui suivent, ou du moins sont tempérées, par la tonalité de la langue shona. Certaines phrases, souvent attachées à des prières, sont davantage psalmodiées. Des formes de chants non significatifs sont très largement employées. Dans des registres plutôt graves, elles suivent généralement les lignes mélodiques de la mbira. Dans des registres aigus, elles comprennent des formes de yodel.
Dans le cadre rituel, les performances musicales font toujours appel à la participation de l’assistance : chacun y contribue avec des chants, des danses, des frappements de main, des ululations (mhururu ) de la part des femmes et des sifflements (mheterwa ) de la part des hommes. La danse est également centrale dans l’événement.

Mbira dzavadzimu, placée dans son résonateur en calebasse - Crédit photo : Vincent Hickman
Mbira dzavadzimu, placée dans son résonateur en calebasse - Crédit photo : Vincent Hickman

Les fonctions rituelles de la mbira
Extrait du livret du CD "Ambuya Nyati – musique rituelle shona" – OCORA / mars 2013

« La mbira est comme votre Bible (...) C’est notre façon de prier Dieu », dit Ambuya Nyati. « C’est notre téléphone avec les ancêtres », ajoute-t-elle encore. Les ancêtres, vadzimu (sing., mudzimu ), dans la société shona s’inscrivent dans la continuité du monde des vivants. Ils jouent un rôle d’intermédiaire face à un créateur, Dieu unique, que l’on retrouve sous différentes appellations (Musikavanhu, Dziva Guru, Mwari …). Les ancêtres veillent sur leurs descendants, les guident, les conseillent et exercent leur pouvoir sur la santé (maladie, infertilité...).
Aux côtés des ancêtres familiaux, les mhondoro et makwombwe, esprits des grands chefs et prophètes disparus sont présents pour répondre aux préoccupations de la communauté, notamment liées aux guerres, aux récoltes et aux aléas climatiques. Les njuzu, esprits femelles des eaux qui accompagnent le plus souvent d'autres grands esprits, sont attachées aux enfants, à la pureté, et aident à contrer la sorcellerie. Ainsi, quand des problèmes collectifs ou individuels surviennent, des cérémonies peuvent être organisées. Dans le contexte villageois, le rituel le plus commun est nommé bira (pl., mapira ). Il a lieu en intérieur, dans une habitation, ou parfois dans une case prévue spécialement à cet effet (banya ). Dans le cadre urbain, cet événement qui se tient habituellement dans les habitats des townships est aussi appelé dandaro (pl., matandaro ). Ces rites suivent le plus souvent le déroulé suivant. À la tombée de la nuit, la communauté ou la famille concernée se réunit autour de la présence des musiciens et du (ou des) médium(s) (svikiro, pl., masvikiro ). Les esprits sont appelés grâce au jeu de la mbira. L’assistance participe : chants, danses, frappements de main. Les musiciens jouent jusqu’à ce que l’un des médiums (plus rarement un musicien ou quelqu’un de l’assistance) soit possédé. La musique augmente alors d’intensité, puis se termine souvent par un passage de jeu uniquement instrumental. Les paroles et réponses apportées par l’esprit comportent souvent un rappel des règles de la société shona, jouant ainsi un important rôle de cohésion sociale.»

Case rituelle, village de Chiriseri - Crédit photo : Vincent Hickman
Case rituelle, village de Chiriseri - Crédit photo : Vincent Hickman

Les mapira et matandaro sont ainsi les principales cérémonies au cours desquelles la mbira (ou les tambours) joue un rôle central, mais ne sont pas les seules. Parmi les autres utilisations rituelles de la mbira, on compte les cérémonies d’intronisation de nouveaux chefs, de mariages, de funérailles. À la mort d’un chef ou d’un joueur de mbira, elle pouvait être jouée pendant sept jours. Elle est également utilisée dans les cérémonies kurova guva (littéralement « briser la pierre »), organisées environ un an après le décès d’une personne, et permettant à son esprit de quitter son enveloppe charnelle pour rejoindre le monde des esprits, et devenir ainsi accessible à la communauté.

De g. à d. : Ritchard Muchinkanda, Ambuya Nyati et Dingiswayo Juma à Chishawasha – Crédit photo : Vincent Hickman
De g. à d. : Ritchard Muchinkanda, Ambuya Nyati et Dingiswayo Juma à Chishawasha – Crédit photo : Vincent Hickman

La musique de la mbira dans le Zimbabwe contemporain

Ces dernières décennies, des utilisations plus contemporaines des musiques de la mbira se sont développées.
Dès les années 1960, le Kwanongoma de Bulawayo a été la première institution à enseigner et fabriquer en série des ensembles de xylophones marimba et des formes modernes de kalimba (ou mbira nyunga nyunga ). Ces instruments sont devenus supports à de nombreuses adaptations des musiques rituelles de la mbira. Dans les années 1970, le mouvement musical Chimurenga, lié à la guerre de libération, y puise également beaucoup d’inspirations. Thomas Mapfumo, internationalement connu, en est l’une des figures emblématiques.

Ensemble contemporain de xylophones marimba, Prince (à gauche), Fidelis Mherembi (à droite) et son fils Shingi (derrière) - Crédit photo : Vincent Hickman
Ensemble contemporain de xylophones marimba, Prince (à gauche), Fidelis Mherembi (à droite) et son fils Shingi (derrière) - Crédit photo : Vincent Hickman

Ainsi dans le Zimbabwe d’aujourd’hui, l’enseignement traditionnel et le jeu rituel de la mbira restent vivants, tout en côtoyant de multiples usages plus contemporains. C’est une source d’inspiration grandissante pour nombre de musiques urbaines et de fusion. Elle est présente sur les scènes nationales et internationales. Elle connait un intérêt grandissant en Occident, où de grands maîtres ont commencé à l’enseigner dès la fin des années 1960 aux Etats-Unis, puis en Europe et notamment en Angleterre avec Chartwell Dutiro, fondateur de la mbira academy.

BIBLIOGRAPHIE

BERLINER Paul, "The Soul of Mbira : Music and Traditions of the Shona People of Zimbabwe ", Berkeley: University of California Press, 1978.
BOREL François, "Collection d’instruments de musique : les sanza", Musée d’ethnographie, Neuchâtel, 1986.
BOURDILLON Michael, "The Shona Peoples " (revised edition), Mambo Press, Gweru, 1987.
DUTIRO Chartwell, "Zimbabwean Mbira Music on an International Stage - Chartwell Dutiro’s Life in Music". Ouvrage collectif. Édité par Chartwell Dutiro et Keith Howard, Ashagate/SOAS, Hampshire, 2007.
JONES Claire, “Shona Women Mbira Players: Gender, Tradition and Nation in Zimbabwe ”,Ethnomusicology Forum, 17:1, pp. 125-149, 2008.
KUBIK Gerhard, “The phenomenon of Inherent Rhythms in East Central African Instrumental Music ”, African Music Society Journal 3 n° 2, 1962, pp. 33-42.
KUBIK Gerhard, “Generic names for the Mbira ”, African Music Society Journal 3 n°3, 1964, pp. 25-36.
MAUCH Carl, "The Journals of Carl Mauch, his travel in the Transvaal and Rhodesia 1869-1872 ", (transcribed by E. Bernhard, translated by F.O. Bernhard), National Archives of Rhodesia, Salisbury, 1969.
TRACEY Andrew, “The original African Mbira ? ”, African Music Society Journal 5 n°2, 1972, pp. 85-104.
TRACEY Andrew“Three tunes for ‘Mbira dza vadzimu ’”, African Music Society Journal 3 n°2, 1963, pp. 23-26.
TRACEY Hugh, “The Mbira class of African instruments in Rhodesia (1932) ”, in African Music Society Journal 4 n°3, 1969, pp. 78-85.
TRACEY Hugh, “A case for the name Mbira ”, African Music Society Journal 2 n°4, 1961, pp. 17-25.
TRACEY Hugh, “Musical appreciation among the Shona in the early thirties ”, African Music Society Journal 4 n°3, 1969, pp. 29-34.
TURINO Thomas, "Nationalists, Cosmopolitans, and Popular Music in Zimbabwe ", University of Chicago Press, 2000.

Vincent Hickman

Crédit photo : Vincent Hickman
Crédit photo : Vincent Hickman

Vincent Hickman a réalisé de multiples séjours au Zimbabwe depuis 1999. Après avoir mené des recherches en anthropologie sur les pratiques du jeu des lamellophones du peuple shona, il se consacre essentiellement à la pratique de ces traditions musicales en étudiant auprès des grand maîtres du pays.
Il a organisé des tournées européennes avec des artistes du Zimbabwe et a réalisé le CD "Ambuya Nyati – musique rituelle shona" sorti chez OCORA / Radio-France en mai 2013.
Vincent enseigne les musiques traditionnelles du Zimbabwe depuis 2002, dans le cadre de stages et d’ateliers tout public, ainsi que pour des groupes scolaires au Musée du Quai Branly et à la Cité de la Musique de Paris.
Il est aussi à l’origine de la création de spectacles : "Au Zimbabwe - un jour, je rêvai" (solo conte et musique) et "Sur les rives du Limpopo" (comédie, conte et musique en duo avec Caroline Bustos).
Pour découvrir ses activités et suivre son actualité : www.vincentzimb.com

► Lire, voir, entendre Vincent Hickman

Crédit photos Vincent Hickman
Crédit photos Vincent Hickman

Bibliographie raisonnée

2002 "La Mbira au Zimbabwe : d’une pratique traditionnelle à son "renouveau ", EHESS, mémoire de DEA sous la direction de Jean-Paul Colleyn
2011 "Lamellophones in Africa ", publié dans "Readings in Ethnomusicology, a collection of paper presented at Ethnomusicology Symposium 2011", dept FPA - University of Dar Es Salaam.

Discographie

2009 "La Sanza de Bama ", pièce n°2 et n°6 avec Sophie Lardé et Melissa Rigoli. Co-production Belin / RFI
2011 Livret du CD : "Zimbabwe – Insingizi – Chants Ndebele ". Collection OCORA Radio France
2013 Livret du CD : "Ambuya Nyati – musique rituelle shona ". Collection OCORA Radio France

Filmographie

{% embed youtube XHHGBDnaVk4 %} Mbira, hosho, chant avec Ambuya Nyati (Judith Juma), Dingiswayo Juma et Ritchard Muchinkanda.
Fin de journée à Chichawasha / Zimbabwe - Juillet 2009 Crédit : Vincent Hickman

Tembo (Rhoda Dzomba), mbira et chant.
Région de Gokwe - Zimbabwe - Juillet 2009 Crédit : Vincent Hickman

► Le fil musical de l'émission

Ruines de la cité du Grand Zimbabwe - Crédit photo : Vincent Hickman
Ruines de la cité du Grand Zimbabwe - Crédit photo : Vincent Hickman

Entretien Vincent Hickam

Extrait d'un entretien avec Dingiswayo Juma
Dingiswayo Juma, voix
(Son Vincent Hickman)

Voix ambiance village de Karindautova
(Son Vincent Hickman)

Muroro
Ambuya Nyati, Chipo Wazara, Spiwe Juma, mbira, hochets, voix

(CD : Ambuya Nyati, musique rituelle shona - Ocora - C 560252 )

Chirombo woye nditerere
Enfant de 13 ans kalimba et chant (enregistrement de Hugh Tracey)
(CD : Other musics from Zimbabwe, SWP records 12)

Musique traditionnelle zambie

Kumpeta milombe

Edward Mwanza, Kalimba et chant

(Son Vincent Hickman)

Conte et rituels shonas

Mbiriviri
Simon Mashoko, mbira (njari) et voix (enregistrement de Paul Berliner)

(Cd : Soul of mbira, Nonesuch - 755972054-2)

Nhemamusasa
Pièce enregistrée dans le cadre d'une cérémonie bira (enregistrement de Paul Berliner)

Mhuri Yekwarwizi, ensemble

(Cd : Soul of mbira, Nonesuch - 755972054-2)

Shamu ya mambo
Kunzwana Mbira Group avec Tembo (Rhoda Dzomba), Nyati (Judith Juma) et Dingiswayo Juma, mbira, chants et hochets
(Cd : Shamu ya Pasi, Mhumi Records – 2000)

Extrait d'un entretien avec Dingiswayo Juma
Dingiswayo Juma, voix
(Son Vincent Hickman)

Rituels shonas

Prière à la source d'eau de Chishawasha : frappements de mains / remerciements aux ancêtres

Ambuya Nyati et l'assistance, voix

(Son Vincent Hickman)

Chipembere
Ambuya Nyati, Chipo Wazara, Spiwe Juma, mbira, hochets, voix

(CD : Ambuya Nyati, musique rituelle shona - Ocora - C 560252 )

Chipembere, avant la transe
Ritchard Muchinkanda, Dingiswayo Juma et ? : mbira, chants, hochets.
(Son Vincent Hickman)

Chipembere, pendant la transe
Ritchard Muchinkanda, Dingiswayo Juma et ? : mbira, chants, hochets.
(Son Vincent Hickman)

Nhemamusasa

Hickman Vincent
 (enregistrement émission)

Musiques traditionnelles et contemporaines shona

Bukatiende

Mapfumo Thomas
The Black Unlimited

(Cramm Records – CDTMC104)

Bukatiende

Ambuya Nyati, Chipo Wazara, Spiwe Juma, mbira, hochets, voix

(CD : Ambuya Nyati, musique rituelle shona - Ocora - C 560252 )

Bukatiende

Mherembi Fidelis, Potwayo Malvern, Musambasi War : marimba, chants et voix
(Bande invité)

Ndo wombera

Maraire Dumisani, voix et mbira

(CD : Masters of the African Mbira, Arc Music – EUCD 1549)

In this life

Chiwoniso, kalimba et chant

(Album Timeless)

Chemutengure

Masoka Sharon, kalimba et chant

(Son Vincent Hickman)

Inyoni

Masike Hope,

(CD Mbira, love and chocolate - Hope Masike – CDHP02)

Chipindura

Dutiro Chartwell, Sebastian Pott, Pohl Elmar : mbira, chant et hochets


(CD : Chivaraidze)

Ailleurs sur le web

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