Dimanche 7 juin 2015
1h 19mn

Abyssinie Swing, images de la musique éthiopienne moderne

Carnet de Voyage s’envole en Ethiopie dans la folie musicale furieuse de la capitale Addis Abeba, le « Swinging Addis ». En compagnie de Francis Falceto, nous vous ferons découvrir les trésors de l’âge d’or de la musique éthiopienne urbaine et moderne. Nous aborderons son histoire, ses maîtres, ses styles, son rapport aux traditions locales, un portrait de cette pop aux couleurs uniques et à la vocalité renversante, qui s’est épanouie des années 50 aux années 70.

► Tradition et modernité en Ethiopie

  • La “modernité”, tout particulièrement lorsqu’il s’agit des musiques d’Afrique, a trop souvent été regardée comme dégénérescence, décadence et perversion de la soi-disant tradition. Trop d’ethnomusicologues patentés et fiers de l’être ont une lourde responsabilité dans cette vision binaire, manichéenne et conservatrice des musiques dites ethniques – souvent au nom d’une fantasmatique “authenticité”.
    Ce que l’on appelle “tradition” est dynamique et non statique.
    Certainement les évolutions connues par les traditions musicales se sont considérablement accélérées depuis l’invention de la machine parlante voilà un peu plus d’un siècle. Désormais, une vie d’homme suffit pour observer des évolutions considérables dans les “traditions”.
    Les mots authenticité et authentique ne devraient-ils pas être bannis du langage ethnomusicologique ?...

    C’est à cause de sa musique moderne que je me suis rendu en Ethiopie dès 1985 – précisément par la grâce d’un disque de Mahmoud Ahmed : Erè Mèla Mèla.
    S’il y avait bien en 1985 quelques rares disques traditionnels disponibles, aucune publication tant sonore que littéraire ne documentait la musique moderne de ce pays, alors même que la vogue des “musiques du monde” s’apprêtait à déferler... Jusque très récemment, aucune histoire des musiques d’Afrique ne comportait de chapitre éthiopien. Chaînon manquant. Des raisons historiques et culturelles suffisent à expliquer cette lacune :
    – Historiques : Si l’on veut bien excepter cinq années d’occupation fasciste italienne (1936-1941), l’Ethiopie n’a jamais été colonisée en trois millénaires d’indépendance revendiqués. A la différence des autres pays d’Afrique, ses musiques traditionnelles comme modernes n’ont pas bénéficié de “haut-parleurs métropolitains”. Londres, Paris, Bruxelles et Lisbonne, les capitales des quatre pays colonisateurs de l’Afrique, pouvaient se faire l’écho, tant bien que mal et pour de rares aficionados, des cultures musicales irriguant les sociétés qu’elles colonisaient. Rien de tel pour l’Ethiopie.
    – Culturellement, un tropisme fortement éthiopien tient que les paroles sont l’essentiel de ce que nous appelons musique. De telles prémices induisent que quiconque ne parle pas la langue ne saurait apprécier ladite musique. Exit l’idée même d’exporter et de confronter les musiques d’Ethiopie à un public fèrendj – étranger. Aujourd’hui encore, le premier souci d’artistes éthiopiens traditionnels ou modernes invités en Europe ou ailleurs est de s’inquiéter de savoir “s’il y a des Ethiopiens là-bas”…
    Par ailleurs, tout musicien éthiopien, qu’il soit traditionnel ou moderne, est encore considéré de nos jours comme un azmari, péjorativement et en toute ambivalence. Initialement ménestrel itinérant, saltimbanque et bateleur à la langue bien pendue, l’azmari des hauts plateaux chrétiens est révéré pour sa liberté de penser et sa faconde vengeresse, mais il est aussi casté au point que la bien-pensance de la société éthiopienne considère encore toute union avec un ou une azmari comme une mésalliance. Cette attitude d’exclusion n’a pas davantage que le primat des paroles incité les Ethiopiens à une promotion volontariste des artistes éthiopiens hors de leurs frontières.

    En Ethiopie comme dans toute l’Afrique (et dans bien des pays d’Asie ou des Caraïbes), l’irruption des musiques modernes a partie liée avec la colonisation. Ce sont en effet les fanfares militaires, marching bands et autres orphéons missionnaires qui ont introduit les premiers instruments européens. Leur répertoire se limitait généralement à l’hymne national du pays colonisateur et à quelques marches et sonneries pompeuses. Cuivres et autres instruments à vent sur lesquels s’époumonaient les indigènes. Peu à peu, en s’appropriant ces instruments “modernes”, en maîtrisant leur pratique, en jouant sur ces instruments les mélodies locales “traditionnelles”, les Africains ont lentement développé ce qui allait devenir les musiques modernes d’Afrique.
    Comment donc un contexte historique dépourvu d’influences coloniales a-t-il pu développer une dynamique musicale analogue à celles rencontrées par tous les autres pays africains ? Bien que jamais colonisée, l’Ethiopie n’a pas échappé à cette étrange bénédiction cuivrée. Après la victoire d’Adoua en mars 1896 (unique victoire militaire africaine sur une armée européenne à prétention colonisatrice – l’armée italienne), l’empereur Menelik II reçut de son cousin en religion orthodoxe, le tsar Nicolas II de Russie, un hommage constitué de 40 instruments à vent accompagnés par un professeur de musique. On peut donc fixer la date des débuts de la musique moderne en Ethiopie aux premiers mois de 1897.

    Une équation simple peut résumer l’évolution vers la musique moderne :
    Musique moderne = musique traditionnelle + appropriation des instruments européens

    Un autre épisode fondateur se déroulera en 1924 lorsque le régent Ras Tèfèri (qui allait devenir en 1930 l’empereur Haylè-Sellassié) ramènera de Jérusalem une fanfare de 40 orphelins arméniens rescapés du génocide perpétré par les Turcs une décennie plus tôt, afin qu’ils deviennent la musique impériale. Le chef d’orchestre qui les accompagne, Kevork Nalbandian, prendra racine en Ethiopie et fera venir son neveu Nersès Nalbandian dans les années 1930. Loin d’occidentaliser la musique éthiopienne, ces deux personnalités ont puissamment contribué à développer un idiome musical profondément éthiopien, à la différence de nombreux autres formateurs étrangers venus enseigner la musique en Ethiopie.

    Dès mes premiers séjours en Ethiopie, j’ai pu mesurer combien la musique moderne éthiopienne était redevable au fonds traditionnel. Mes recherches sur l’histoire de la musique moderne ne pouvaient dès lors que s’effectuer à travers l’étude en parallèle des musiques traditionnelles ayant inspiré la musique moderne – particulièrement les musiques amhara (azmari), tigréenne du nord, oromo, et quelques musiques méridionales (gouragué, harari, wolayta…).* Texte : Francis Falceto

► Francis Falceto

©DR
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Francis Falceto est un musicographe et producteur de musique français, spécialiste des musiques du monde et en particulier de la musique éthiopienne qu'il a contribuer à diffuser à l'international à partir de 1986. Il conduit un véritable travail de recherche sur cette musique et son histoire. Il crée en 1996 la collection « Éthiopiques » avec l'éditeur Buda Musique puis la collection « EthioSonic » en élaborant un cataloque qui retrace l'âge d'or de la musique éthiopienne mais aussi de sa diaspora dans le monde entier.
(Source : Wikipédia)

► Lire, voir, entendre Francis Falceto

• Livres :

livre abyssinie swing
livre abyssinie swing

Abyssinie Swing, Francis Falceto
Editeur : Shama Books
Parution : 2001

Les nuits d'Addis-Abeba, de Sebhat Guèbrè-Egziabhér. Roman traduit de l'amharique (Éthiopie) par l'auteur et Francis Falceto. Actes Sud – Aventures, 2004
Les nuits d'Addis-Abeba, de Sebhat Guèbrè-Egziabhér. Roman traduit de l'amharique (Éthiopie) par l'auteur et Francis Falceto. Actes Sud – Aventures, 2004

Les nuits d'Addis-Abeba, de Sebhat Guèbrè-Egziabhér
Roman traduit de l'amharique (Éthiopie) par l'auteur et Francis Falceto.
Editeur : Actes Sud – Aventures
Parution : 2004

• Disques :
Editeur Buda Musique, collection : « Éthiopiques » et « EthioSonic »

Visuels CD éthiopique
Visuels CD éthiopique

• Film documentaire :
Abyssinie Swing, d'Anaïs Prosaïc et Francis Falceto
(SCAM)

► Le fil musical de l’émission

Alèmayèhu Eshèté
* Tashamanalech*
Alèmayèhu Eshèté / Alèmayèhu Eshèté, CRC Edition
( Ethiopiques 13 - Buda Musique )

Mahmoud Ahmed
* Erè Mèla Mèla*
Mahmoud Ahmed / Mahmoud Ahmed
( Ethiopiques 7 - Buda Musique )

Asnaqètch Wèrqu
* Mèla Mèla*
Gétatchèw Dèbalqé / Trad., CRC Edition
( Ethiopiques 16 - Buda Musique )

Extrait du film documentaire "Abyssinie Swing"
* Shellèla Fukèra*
( Film réalisé par Anaïs Prosaïc et Francis Falceto, SCAM )

Getie Gelaye
Qèrerto & Fukèra
( Getie Gelaye Rec. Godjam 2000 - Enregistrement inédit )

Shellèla bèsaxofon
( Lomax archives - Enregistrement inédit )

Lemma Gèbrè-Heywèt
Erè gobez (Shellèla)
( Tèlèla reel / Lomax archives - Enregistrement inédit des années 60 )

Gétatchèw Mèkurya & The Ex & Guests
Che Belew Shellèla
Gétatchèw Mèkurya, CRC Edition
( Ethiopiques 20 - Buda Musique )

Etenesh Wassié
• Ambassel
Etenesh Wassié
( Ethiopiques 18 - Buda Musique )

Alèmayèhu Essèté
• Ambassel
Alèmayèhu Essèté / Trad., CRC Edition
( Ethiopiques 22 - Buda Musique )

Kètèma Mèkonnen
* Tezeta (Krar 1974)*
(LP éthiopien PH 198)

Mahmoud Ahmed
* Tezeta *
(Mahmoud Ahmed / Mahmoud Ahmed, CRC Edition
( Ethiopiques 26 - Buda Musique )

Tlahoun Gèssèssè & Bzunesh Bèqèlè
• Altchalkoum
( Enregistrement inédit )

• Amhara Rumba
Composition et arrangements Nersès Nalbandian (Année 50)

Girma Nègash
• Yèné hassab (1962)
Arrangements Nersès Nalbandian
( Enregistrement inédit )

Wègayèhu Dègnètu & Harar Police Orch
Riff Led Zep-Whole Lotta Love
( Enregistrement inédit )

Soul Ekos & Seyfu Yohannes
Mela Mela
Gétatchèw Dèbalqé/Trad., CRC Edition
( Ethiopiques 1 - Buda Musique )

Girma Béyèné
Ené nègn bay manesh
Girma Bèyènè, CRC Edition
( Ethiopiques 8 - Buda Musique )

Alèmayèhu Eshèté
Tèrèdtchéwalèhu
Alèmayèhu Eshèté/Alèmayèhu Eshèté, CRC Edition
( Ethiopiques 10 - Buda Musique )

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