Samedi 2 mai 2015
11 min

Velasquez s'expose au Grand Palais

Sabine Gignoux a vu l’exposition que le Grand Palais consacre en ce moment à Velázquez. Elle vient nous en parler ce matin dans la matinale.

C’est un événement assez exceptionnel. Autant Velasquez est un artiste admiré, c’est « le peintre des peintres » disait Manet, autant il a produit un nombre réduit de tableaux : un peu plus d’une centaine dont la moitié sont au musée du Prado à Madrid. Donc le seul fait d’avoir réuni 51 peintures de sa main au Grand-Palais à Paris est déjà un exploit ! D’autant que le Louvre ne possède pas un seul Velasquez. Il a cru jadis détenir un portrait de l’Infante Marguerite peint par le maître. Mais aujourd’hui au Grand Palais, ce tableau est attribué à son gendre : Martinez del Mazo.
C’est un jeune conservateur du Louvre justement, Guillaume Kientz, - il a 35 ans- qui a conçu cette exposition. Elle est assez savante car à côté du grand peintre du Siècle d’or, elle dévoile aussi, à la fin, les œuvres de ses collaborateurs, comme Juan de Pareja, un esclave maure que Velasquez a fini par affranchir. Et ces tableaux sont décisifs pour démêler l’écheveau compliqué des attributions. Avec un joli culot, Guillaume Kientz propose d’ailleurs de rendre à Vélasquez 6 toiles exposées au Grand Palais dont un portrait du roi Philippe IV en chasseur, que le Louvre avait pris pour une réplique d’atelier et déposé à Castres !

L’exposition commence avec les premières peintures de Vélasquez à Séville, sa ville natale…

Et notamment avec deux tableaux représentant l’Immaculée Conception, peints autour de 1618 alors qu’il venait d’avoir 19 ans. Dans la plus belle, la Vierge a les cheveux dénoués et les joues rondes d’une adolesente, peinte avec tellement de naturel que certains y ont vu un portrait. Celui de la fille du peintre Pacheco, que Vélasquez venait d’épouser. J’ai juste un regret dans cette première partie: il manque les plus beaux bodegones, ces représentations de cuisines ou de tavernes, comme la Femme faisant frire des œufs ou l’extraordinaire Porteur d’eau où Vélasquez a peint même les gouttes d’eau qui suintent le long de la jarre humide. Mais les portraits de l’époque sont déjà saisissants de vérité. Par exemple celui de la mère missionnaire Jeronima de la Fuente, visiblement pas commode, avec son regard noir, ses lèvres pincés et le poing brandissant un crucifix.

Evoquons le talent de portraitiste de Velasquez…

C’est ce qui va lui permettre d’entrer à la cour de Philippe IV. En 1623, le jeune roi lui commande son portrait. Il est ravi. Et dès lors, Vélasquez va s’installer à Madrid et devenir le portraitiste exclusif de la famille royale. Philippe IV, on le sait grâce à Velasquez, avait un menton prognathe, comme beaucoup de Habsbourg, dégénérés par les mariages consanguins. Et pourtant, le peintre parvient toujours à lui donner une prestance, une grande noblesse. Ce brio est lié d’abord à sa technique virtuose. Vélasquez peint alla prima, sans dessin préparatoire. En quelques zébrures de blanc, il illumine une écharpe de soie. Il se paye même le luxe d’essuyer son pinceau sur le fond de ses toiles où il laisse quelques traits négligés, comme une signature. Mais vous verrez aussi au Grand Palais l’empathie avec laquelle il capte ses modèles, la tendresse qu’il met dans ses portraits d’enfants. Lorsqu’il peint, par exemple, l’Infant Baltazar Carlos, l’héritier du trône, à peine âgé d’un an et déjà affublé d’un plastron d’armure et d’un bâton de commandement, Vélasquez ne peut pas s’empêcher de glisser aux côtés du petit prince, un nain, qui emporte ses jouets d’un air mélancolique…

Portrait du Pape Innocent X
Portrait du Pape Innocent X

Le portrait le plus extraordinaire au Grand Palais, Sabine, c’est celui du pape Innocent X.

On sait combien ce tableau a fasciné les artistes, notamment Francis Bacon qui en a tiré toute une série de variations. C’est simple : plongez les yeux dans ceux de ce pape, avec ce sourcil levé, implacable, vous verrez, vous ne pourrez plus vous en arracher.
Enfin si tout-de-même, car Innocent X a une rivale terriblement séduisante : c’est la Vénus au miroir. Elle aussi peinte lors du deuxième voyage en Italie de Velasquez. Le plus beau dos nu de toute la peinture ! Là, si vous vous attardez sur la touche crémeuse, le chignon négligé de cette Vénus, les mèches caressantes sur sa nuque, vous sentirez toute la sensualité de Vélasquez. La peinture de nu était interdite en Espagne par l’Inquisition. Alors on se dit que si le peintre a pris le risque de ramener cette beauté dans ses bagages c’est parce qu’il y était particulièrement attaché. Certains y ont vu le portrait de sa maîtresse italienne, la peintre Flaminia Triunfi. Après deux années d’évasion à Rome loin de la cour d’Espagne, Vélasquez avait été sommé par le roi de rentrer. Et voilà, il peint ce nu, de dos. Et dans le miroir tenu par Cupidon le visage de la belle apparaît flou, comme déjà éloigné…

♫ EXTRAITS

Extraits du disque "Velasquez, l’affrontement de la peinture"
Musica intrumental del tiempo de Velasquez
Ensemble instrumental La Folia
Cohen et Cohen éditions

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