Samedi 6 juin 2015
11 min

"Les maîtres de la sculpture de Côte d'Ivoire" au musée du Quai Branly

Ce matin, Cécile Jaurès nous fait voyager en Afrique de l’Ouest, sur les traces des «maîtres de la sculpture», célébrés en ce moment même par le musée du Quai Branly.

Est-ce que le nom de Sra, de Tamé ou de Tombienne vous dit quelque chose ? Non ? Pourtant, leurs œuvres sont exposées dans les plus grands musées de la planète. Tous sont des sculpteurs originaires de Côte d’Ivoire ou des pays limitrophes (Libéria, Guinée, Burkina Faso). Ils ont produits, au XIXème siècle ou au début du XXème, des centaines de masques, de statuettes, d’objets rituels ou quotidiens qui ont fait le bonheur des amateurs de ce qu’on appelait à l’époque l’Art nègre. Les grands artistes comme Braque, Picasso, Vlaminck, Derain ou Matisse ont été fascinés par leurs esthétiques puissantes. Ils ont vu dans cet art un inépuisable réservoir de formes.
Mais les noms de ces sculpteurs africains sont souvent restés dans l’ombre des Occidentaux qui les ont découvert ou collectionné. À l’image des esclaves rebaptisés et marqués au fer rouge des initiales de leurs maîtres. Au mieux, on a rattaché leurs œuvres à une provenance géographique ou à une ethnie dont on a identifié un style caractéristique, comme les Sénoufo, les Baoulé ou les peuples des Lagunes.

L’exposition du Quai Branly vient donc réparer une injustice…

Car elle rend hommage au génie de ces hommes qui ont longtemps été considérés par les ethnologues comme de «simples artisans au service d’un rituel», répétant des gestes immuables, génération après génération. Les 330 pièces, rassemblées à l’origine par le Museum Rietberg de Zurich, en Suisse, montrent au contraire une incroyable diversité de styles au sein d’un pays qui fait la moitié de la France. La production des sculpteurs est bien sûr influencée par leur appartenance tribale et les techniques utilisées localement, mais on voit transparaître des sensibilités personnelles, des «pattes» et parfois même des signatures, dans la façon de dessiner les scarifications par exemple.
L’Allemand Hans Himmelheber, mort en 2003, fut le premier ethnologue à s’intéresser de près aux sculpteurs, à les questionner sur leur formation, leur pratique et sur la marge de liberté dont ils disposaient par rapport aux canons esthétiques imposés par leur tribu. Son travail a permis d’identifier des artistes comme Kuakudili, de l’ethnie Yaouré, au centre du pays, dont les splendides masques en bois patinés de noir sont immédiatement reconnaissables par leurs yeux en demi-lune, percés d’une fente, leurs nez effilés, la collerette dentelée qui entoure leurs visages...
Dans le sillage de cet ethnologue, les deux commissaires de l’exposition, Lorenz Homberger et Eberhard Fischer, se sont livrés à une minutieuse étude stylistique pour réunir des pièces aujourd’hui dispersées dans des collections du monde entier, pour établir des typologies en fonction des proportions, des formes du nez, de la bouche... À défaut de nom, certains artistes sont identifiés comme «le maitre des parasols» (parce qu’il agrémente ses personnages d’ombrelles ou de casques coloniaux), «le maître du dos cambré» ou «le maître de la coiffure en crête de coq».

Masque - Maître de Totokro / Cote d'Ivoire © Bernard de Grunne,Brüssel / photo : Frédéric Dehaen - Studio Asselberghs
Masque - Maître de Totokro / Cote d'Ivoire © Bernard de Grunne,Brüssel / photo : Frédéric Dehaen - Studio Asselberghs

Qui sont ces maîtres de la sculpture auxquels le musée du Quai Branly rend hommage ?

La galerie des sculpteurs, au cœur de l’exposition, dévoile le travail de quarante maîtres, issus de six grandes régions artistiques. Certains sont chasseurs, forgerons, cultivateurs ou chanteurs, mais la sculpture reste toujours leur activité principale. Nombre d’entre eux sont organisés en ateliers et forment des disciples, comme dans l’Europe des siècles passés. Chez les peuples de la lagune au sud du pays, en revanche, l’art de la sculpture est considéré comme un don inné, qui se manifeste spontanément dans l’enfance et que l’artiste développe ensuite en autodidacte.
Quelque soit l’ethnie, masques et statuettes sont la manifestation des esprits. Dotés de pouvoirs surnaturels, ils protègent le foyer, guérissent des maladies ou rendent la justice. Les sculpteurs sont donc tenus en haute estime et célébrés comme des membres éminents de la communauté. Leur renommée dépasse parfois les frontières de leur village. Prenez, par exemple, le chasseur-sculpteur Sra qui est né vers 1880 et mort en 1955. Son nom signifie «Dieu» chez les Dan. Il sillonnait la Côte d’Ivoire et le Libéria au gré des commandes des chefs coutumiers et autres notables. Il était réputé notamment pour ses maternités, ses jeux d’awalé et, bien sûr, ses impressionnants masques concaves, aux pommettes saillantes et aux lèvres charnues, dont on peut voir plusieurs exemplaires dans l’exposition.

Est-ce que cet art de la sculpture perdure de nos jours ?

Les rites traditionnels ont évidemment perdu de leur vigueur mais le musée du quai Branly fait le lien avec la création contemporaine dans une ultime salle. Les robots de bois de Koffi Kouakou ou les grandes silhouettes longilignes, fantomatiques, de Jems Robert Koko Bi montrent comment les artistes d’aujourd’hui réinventent la tradition. Il est amusant de constater que Jems Robert Koko Bi, même s’il a été formé à l’académie des Beaux-Arts de Dusseldorf, avait un oncle sculpteur de masques.

Jusqu’au 26 juillet, au musée du Quai Branly.


♫ EXTRAITS

Côte d’Ivoire - Bilbana
OCORA C 580048

Côte d’Ivoire - Musique vocale Baule
Chant accompagné de harpe fourchue
UNES D 8048

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