Samedi 27 juin 2015
12 min

Les expositions d'été au Centre d'arts et de nature de Chaumont-sur-Loire

Ce matin, Cécile Jaurès nous emmène dans le val de Loire admirer des œuvres d’art contemporain installées dans le domaine de Chaumont-sur-Loire.

Dominique, vous connaissez bien, je crois, ce château aux élégantes tourelles Renaissance. Une sorte de château de la Belle au bois dormant, qui domine le fleuve. Construit vers l’an 1000 par le comte de Blois, il a appartenu à Catherine de Médicis, qui y logeait ses astrologues Ruggieri et Nostradamus, puis Diane de Poitiers. Mais c’est surtout une jeune princesse fantasque qui va marquer son histoire : la princesse de Broglie. En 1875, elle achète le domaine, à l’âge de 17 ans, grâce à la colossale fortune héritée de son grand-père, le sucrier Louis Say, et elle va y séjourner pendant près d’un demi-siècle. À la Belle époque, la châtelaine fait de Chaumont le théâtre de fêtes extravagantes où se pressent les membres des cours royales, des maharadjas indiens et nombre d’artistes, de Marcel Proust à Sarah Bernhardt qui s’y produit plusieurs fois. Pour divertir ses convives, la princesse de Broglie n’hésite pas à faire venir par train spécial la troupe de la Comédie Française ou l’orchestre de l’Opéra de Paris ! On retrouve son goût pour le faste et l’orientalisme dans la reconstitution de son grand salon, à la décoration plus que chargée. Elle serait surement ravie de voir l’effervescence qui saisit aujourd’hui le domaine, devenu terre d’accueil pour des sculpteurs, des plasticiens et des photographes du monde entier.

Longtemps, le domaine de Chaumont-sur-Loire a surtout été connu pour son festival des jardins…

Depuis 1991, grâce à Jean-Paul Pigeat, une partie du parc du château, qui fait en tout 32 hectares, abrite un foisonnant laboratoire de création paysagère. En 24 saisons, plus de 600 jardins éphémères y ont été créés. Mais, en 2007, l’Etat, propriétaire du lieu, a cédé le domaine à la Région qui a lancé un projet ambitieux : la création d’un Centre d’Arts et de nature. Dans le sillage du Centre international d’art et du paysage de Vassivière, dans le Limousin, il s’agit d’explorer la relation entre art et nature à travers la création contemporaine. Le Festival International des Jardins existe toujours. Il reste le rendez-vous incontournable des amateurs de belles plantes et d’aménagements extérieurs insolites, avec, cette année, des variations autour du thème «jardins de collection». Mais le festival est presque éclipsé aujourd’hui par les grands noms que la directrice Chantal Colleu-Dumond parvient à attirer dans le château et le parc dessiné par Henri Duchêne au XIXème siècle. D’année en année, les artistes, invités notamment dans le cadre de commandes publiques, se révèlent sensibles à l’histoire du lieu, au charme des espaces délaissés, loin du circuit de visite classique. En 2008, Jannis Kounelis, une figure de l’Arte povera, avait par exemple investi les anciennes cuisines et les appartements du premier étage, jusqu’alors fermés au public. En 2011, l’artiste d’origine arménienne Sarkis s’est glissé jusqu’aux combles de la bâtisse, encombrés d’un invraisemblable bric-à-brac, pour y accrocher de magnifiques vitraux. Douze d’entre eux, donnés au Centre d’arts, sont encore visibles aujourd’hui.

« Fleurs fantômes », installation de Gabriel Orozco, 2015 - © E. Sander
« Fleurs fantômes », installation de Gabriel Orozco, 2015 - © E. Sander

Les artistes contemporains sont attirés par l’atmosphère mélancolique qui se dégage du château de Chaumont-sur-Loire.

Après Yannis Kounelis ou Sarkis, l’artiste mexicain Gabriel Orozco a été fasciné par les murs délabrés des appartements de la princesse de Broglie, abandonnés depuis la fin des années 30. Il a photographié les fragments de papiers peints déchirés qu’il a retravaillé à l’ordinateur puis les a imprimés sur toile à l’aide d’une antique imprimante à huile qui servait autrefois à fabriquer les affiches de cinéma. Quelques-unes de ces «fleurs fantômes» avaient déjà poussé l’an dernier à Chaumont-sur-Loire ; elles se déploient cette année en grand format, comme un jardin parvient à maturité au bout de quelques saisons. Autre figure de l’art contemporain, le Brésilien Tunga a transformé le Manège des écuries en laboratoire d’alchimiste, baigné par des effluves d’ambre, tandis que l’artiste Ghanéen El Anatsui a drapé la galerie du fenil, où l’on stockait autrefois le foin pour les animaux, d’une immense tenture chatoyante fabriquée à l’aide de milliers de capsules de bouteilles d’alcool. Rappelons que l’artiste vient de recevoir un Lion d’or de la Biennale de Venise pour l’ensemble de son œuvre. Enfin, les artistes suisses Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger ont transformé la chapelle en un jardin fabuleux, luxuriant, où les fleurs et les branches séchées collectées dans le parc se mêlent aux plumes exotiques et à une étrange cristallisation rose bonbon qui grandit au fil des semaines.

Et les artistes ont investi dans le parc aussi ?

Face à cette fantaisie légère et débridée, les œuvres qui parsèment le parc paraissent presque austères, à l’image des sombres silhouettes dressées par Christian Lapie ou de «l’arbre chevalier» du Finlandais Antti Laitinen, un platane séculaire corseté d’une armure métallique. Évocation du passé guerrier du château, ancienne forteresse, peut-être se protège-t-il des agressions humaines ? Plus subtile, presque invisible, le passage ouvert par Cornelia Konrads au détour d’un bosquet invite à basculer dans l’imaginaire. On croirait presque voire déambuler sur la pelouse l’éléphante qu’un maharadjah offrit un jour à la princesse de Broglie…

Renseignements sur le site du Centre d'Arts et de Nature


♫ EXTRAITS

Igor Stravinski - Tango
Stefano Bollani, piano
DECCA 476 4832

Francis Poulenc - Deux poèmes de Louis Aragon
Suze Van Grootel, soprano
Kees Schul, piano
OBE GLO 5178

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