Samedi 21 février 2015
11 min

La Toilette, naissance de l'intime au musée Marmottan Monet

Cécile Jaurès nous emmène aujourd'hui au Musée Marmottan Monet, à Paris, où une très belle exposition dévoile les charmes de la «toilette», vue par les peintres et les sculpteurs.

La Toilette, naissance de l'intime au musée Marmottan Monet
La Toilette, naissance de l'intime au musée Marmottan Monet

Savez-vous d’abord ce que signifie le mot «toilette» ? Vous pensez, au fait de se laver, aux gestes d’hygiène. Eh bien, imaginez qu’au 17èmesiècle, ce mot désigne la pièce d’étoffe, souvent blanche, dont on couvre la table sur laquelle on pose peigne, brosse et tout ce qui est nécessaire à la parure. Puis, par extension, le terme se met à désigner le meuble lui-même, et bientôt l’action de se préparer pour paraître en public et les vêtements d’une dame. L’anecdote est révélatrice : comme le mot, les rites de propreté et leur représentation par les artistes n’ont pas cessé d’évoluer.
C’est ce que montre le Musée Marmottan Monet à travers une centaine d’œuvres de toute beauté. Cette exposition est originale à plusieurs titres : d’abord, étrangement, jamais cette question de la toilette n’avait fait l’objet d’une exposition à part entière, alors que les historiens de l’art se sont abondamment penchés sur l’histoire du nu, notamment féminin. Le thème de la toilette a sans doute été jugé trop trivial.

L’autre originalité de l’exposition tient à sa conception.

Tout à fait, pour l’occasion, deux commissaires ont associé leur savoir et leurs compétences : d’un côté, l’historienne de l’art Nadeije Laneyrie-Dagen, de l’autre, Georges Vigarello, grand spécialiste de l’histoire du corps et de ses représentations. Tous deux ont mené une recherche à la fois esthétique, sociale et culturelle. Comme l’indique le titre double «La toilette, Naissance de l’intime», on découvre dans l’exposition comment, peu à peu, va émerger puis s’imposer une conception de l’intime, de l’espace privé.
Cet «entre-soi » n’existe pas avant la Renaissance. Une superbe tapisserie du musée de Cluny, datée de 1500 environ, le montre très bien. La tenture s’intitule «Le Bain, scène de la vie seigneuriale ». Elle représente une dame nue, au corps jeune et idéalisé, plongée jusqu’à la taille dans un grand bassin, au milieu d’un jardin. Autour d’elle, on compte pas moins de cinq personnes, trois femmes et deux hommes. Certains jouent de la musique, d’autres apportent des bijoux, des friandises… Les textes de l’époque le confirment, le regard extérieur, y compris masculin, ne pose aucun problème.
Pendant très longtemps, dans les cercles de qualité, on se lavait, y compris des parties très intimes du corps, non seulement devant ses domestiques mais aussi devant des visiteurs. La toilette est une forme de rite social. Et cette promiscuité va perdurer des siècles. L’expulsion des regards, la fermeture de l’espace, l’invention de la salle de bains telle que nous la connaissons, date des années 1830, il y a moins de 200 ans !

Théophile Alexandre Steinlen - Le Bain (1902)
Théophile Alexandre Steinlen - Le Bain (1902)

L’absence de pudeur n’est pas la seule surprise de l’exposition du musée Marmottan-Monet consacrée à la toilette.

Non effectivement. Figurez-vous qu’au 17ème siècle, on se nettoie le corps sans eau. Gravures et peintures le montrent bien. C’est le règne de la toilette sèche. On se méfie terriblement de l’eau. Rappelons que les villes, à l’époque, n’ont ni égouts ou ni décharges, l’eau est objectivement sale et dangereuse. En plus, l’eau est censée ouvrir les pores de la peau et, du coup, laisser s’engouffrer toutes les maladies présentes dans l’air, comme la peste. Donc, on se frictionne le corps, on change de linge tous les jours, et du linge blanc pour repérer ce qui est la plaie du temps : la vermine. D’où l’admirable tableau de Georges de la Tour : «La femme à la puce».
Au XVIIIème siècle, on voit émerger une nouvelle représentation de la toilette…
Dans les hôtels particuliers, les espaces se diversifient et se spécialisent. Les dames ont leurs appartements, dont une chambre et un boudoir, pièce où elles s’habillent et vaquent à des occupations privées. Ça change tout. Car ce huis-clos des femmes éveille la curiosité des hommes. Les collectionneurs commandent aux peintres de pénétrer virtuellement dans cet espace interdit. L’exposition montre par exemple un ensemble d’œuvres de Boucher tout à fait révélateur. D’une part, les tableaux sont ovales, comme si on observait la scène à travers le trou d’une serrure. D’autre part, ils fonctionnent par paire : une toile anodine de la dame avec son chien ou son enfant cache une toile dite «couverte», montrant la même dame en train de relever sa jupe ou d’uriner, image libertine destinée, elle, à un public averti.
On n’a pas le même sentiment de voyeurisme dans les peintures et pastels des impressionnistes qui vont suivre. Manet, Degas, Toulouse Lautrec ou Berthe Morisot ne sont plus dans le fantasme, ils donnent à voir de vraies femmes qui se coiffent ou se lavent. Elles lèvent les bras, se contortionnent, leurs corps sont lourds, imparfaits… C’est avec une grande tendresse que Bonnard va peindre sa femme Marthe, même âgée, dans l’abandon du bain, où la peau semble se fondre littéralement dans l’eau. Comme le rappelle Georges Vigarello dans le catalogue, c’est le XXème siècle qui invente l’idée de «détente» !

Jusqu’au 5 juillet, au musée Marmottan Monet, à Paris. On peut y voir une centaine d’œuvres qui couvrent cinq siècles, jusqu’à l’art contemporain. Avec quelques belles découvertes comme ce magnifique dos nu qui figure sur l’affiche, une «Jeune femme à sa toilette» peinte avec une grande délicatesse par un certain Eugène Lomont et qui était cachée dans les collections du Musée départemental de l’Oise.

♫ EXTRAITS

Francis Poulenc - Aubade FP 512
Concerto chorégraphique pour piano et 18 instruments
Presto : Toilette de Diane
Orchestre National de France
Charles Dutoit, direction
DECA 452937-2

Carl Loewe - Gulhinde à la toilette opus 10 H.II,5
Julie Kauffman soprano
Cord Garben, piano
CPO CPO 999415-2

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