Samedi 23 mai 2015
12 min

L'exposition "Mannequin d'artiste, mannequin fétiche" au Musée Bourdelle à Paris

Ce matin, Cécile Jaurès nous emmène au musée Bourdelle, à Paris, qui propose, pour sa réouverture, une exposition très originale sur les mannequins d’artiste.

Le musée vient de rouvrir ses portes après huit mois de fermeture au public. Toutes les salles sont désormais accessibles aux personnes en fauteuil roulant, le pavillon sur rue et la terrasse ont été restaurés. Et surtout, l’atelier de peinture d’Antoine Bourdelle a été reconstitué à l’identique grâce aux photographies d’époque. C’est le pendant de l’atelier de sculpture aux grandes verrières, resté dans son jus, lui, depuis la mort de l’artiste en 1929.
Entre les murs lie-de-vin et la porte peinte par sa muse et maitresse Marie Laprade, on peut admirer une belle collection d’antiquités, authentiques pour la plupart avec des vases du Vème siècle avant notre ère, un biberon gallo-romain, un pied étrusque… Bourdelle cherchait sans doute à concurrencer Rodin, grand amateur d’antiques lui aussi. On voit également toute une série d’œuvres qui évoquent l’intimité de Bourdelle et les femmes qui ont partagé sa vie : Marie Laprade, Stéphanie Van Parys, sa première épouse, ou Cléopâtre Sévastos, son élève qu’il épousera en secondes noces.

Il y a un intrus dans cette pièce…

Oui, un grand mannequin d’artiste en bois qui a appartenu au caricaturiste anglais Ronald Searle. Il est installé nonchalamment sur la méridienne, comme un visiteur de passage. C’est évidemment un clin d’œil à l’exposition présentée actuellement et consacrée aux mannequins d’artiste. On ne sait pas d’ailleurs si Bourdelle en utilisait. A son époque, fin XIX-début XXème siècle, la pratique était tombée en désuétude au profit notamment des photographies. D’ailleurs, il n’y en a pas traces dans les archives de Bourdelle mais l’étude avant restauration d’une de ses peintures représentant l’atelier a récemment révélé la présence d’un mannequin calé contre un poêle, caché sous une armure de samouraï.

Le mannequin est donc un secret d’atelier, que l’on dissimule aux regards.

Oui, c’est avant tout un outil de travail, utilisé par les peintres et les sculpteurs depuis la Renaissance. Michel-Ange, Titien, Poussin, les préraphaélites, Courbet ou Degas y eurent recours pour étudier un drapé, une posture ou mettre au point les proportions d’une composition. Et on est loin des petites figurines de bois fabriquées en série que l’on trouve aujourd’hui dans les magasins de fournitures pour artistes, il s’agit là de répliques grandeur nature. Elles sont articulées, rembourrées avec du crin de cheval ou de la fibre de coco, et parfois recouvertes de peau de chamois ou de soie. Tout est fait pour imiter l’apparence des muscles, des chairs voire de la peau.
Il reste malheureusement peu d’exemplaires de ces mannequins d’artistes. Rappelons que l’exposition a été créée à l’origine pour le Fitzwilliam Museum de Cambridge et qu’il a fallu près de six ans de travail à Jane Munro, la commissaire anglaise, pour réunir ces 150 objets, dessins, peintures, sculptures dispersés dans des collections disparates et souvent méconnus. Comme ce magnifique mannequin de l’académie de Bergame, qui figure sur l’affiche de l’exposition et qui date du début du XIXème siècle. Avec son bandeau néo-classique et ses cheveux bouclés d’Apollon, il était censé inciter les étudiants à viser l’idéal antique.

Le mannequin d’artiste est l’ami du peintre mais il doit s’en méfier également.

Les mannequins présentent de nombreux avantages : ils sont évidemment plus dociles, plus disponibles que les modèles vivants. Mais ils sont chers et fragiles. Entre le XVIIIème et le milieu du XIXème siècle, la production est essentiellement parisienne et les modèles, toujours plus perfectionnés, coûtent tout de même l’équivalent de deux années de salaires d’un modèle vivant ! Et puis les théoriciens de l’art mettent en garde les artistes : l’artifice ne doit surtout pas transparaître dans l’oeuvre finale. Les critiques disent de certains tableaux qu’ils «sentent» trop le mannequin, comme ces portraits d’enfants un peu empruntés de Gainsborough. Ces «figures», écrit sévèrement un critique, «présentent si peu de ressemblances avec la nature courante qu’elles appartiennent certainement à une autre race de créatures». Un autre compare les personnages d’un tableau de Courbet à des jouets en bois

Alan Beeton 1880-1942 Sans Titre, Reposing II, vers 1929 Huile sur toile, Collection Particulière, Londres © Beeton Family Estate
Alan Beeton 1880-1942 Sans Titre, Reposing II, vers 1929 Huile sur toile, Collection Particulière, Londres © Beeton Family Estate

Avec l’essor du réalisme et du naturalisme, les mannequins sont progressivement relégués au placard…

Mais ils vont prendre leur revanche en abandonnant le statut d’accessoire pour devenir le motif même de l’oeuvre. Comme dans ces tableaux assez amusants d’Alan Beeton, un artiste anglais du début du XXème siècle. Le mannequin prend des poses impossibles à tenir pour un être humain ou fait mine d’écrire un texte. L’«inquiétante étrangeté» de ces créatures inertes, pour reprendre la célèbre formule de Freud, le malaise qu’elles provoquent parfois, va inspirer les artistes, notamment les surréaliste s qui vont y projeter leurs fantasmes érotiques ou morbides.
La palme de l’insolite revient au peintre viennois Oscar Kokoschka, dont on voit un déroutant, et plutôt angoissant, «Autoportrait au chevalet». Figurez-vous que lorsque sa maitresse Alma Malher, la veuve du compositeur, le quitte, il va faire réaliser, par une costumière de théâtre, une poupée grandeur nature à son effigie. Ce fétiche de chiffon l’accompagnait partout, même au restaurant, avant d’être décapité par l’artiste !

Jusqu’au 12 juillet, au musée Bourdelle, à Paris


♫ EXTRAITS

Ludwig van Beethoven - Sonate pour piano opus 110 en la bémol
Allegro molto
Alexei Lubimov, pianoforte
ZIG ZAG TERRITOIRES ZZT110103

Igor Stravinski - Le sacre du printemps
Les augures printaniers
Danse des adolescentes
Orchestre National de France
Daniele Gatti, direction
SONY CLASSICAL 88725442552

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