Samedi 14 février 2015
10 min

L'exposition Gauguin à la Fondation Beyeler

Ce matin, Cécile Jaurès nous propose un grand voyage sur les traces de Paul Gauguin, en Bretagne, à Tahiti et aux îles Marquises.

Je vous propose cette balade à l’occasion d’une exposition qui vient d’ouvrir ses portes à la Fondation Beyeler à Bâle, en Suisse. Une exposition dont une toile notamment a créé l’événement. Vous en avez peut-être entendu parler, il s’agit de «Nafea faa ipoipo» (Quand te maries-tu ?), un tableau sublime qui représente deux jeunes Tahitiennes assises dans l’herbe, l’une rêveuse, vêtue d’un paréo fleuri rouge, l’autre habillée à l’occidentale fixe le spectateur d’un air sévère. Malheureusement, les visiteurs de l’exposition bâloise seront peut-être les derniers à l’admirer. Ce tableau, peint en 1892, habituellement accroché au Kunstmuseum, le Musée des beaux-arts de Bâle, vient d’être vendu à un collectionneur privé. L’ancien propriétaire, la Fondation familiale Rudolf Staechelin, qui jusque-là l’avait laissé en dépôt au musée suisse, n’a rien laissé filtrer de l’identité de l’acheteur mais on parle de l’émirat du Quatar et d’une somme astronomique : 265 millions d’euros ! Ce qui en ferait, si cela est confirmé, l’œuvre la plus chère du monde. Un sacré pied de nez pour un artiste qui n’a pas connu de son vivant un réel succès marchand.

À part cette œuvre phare, qui concentre tous les regards, que voit-on dans cette exposition ?

La Fondation Beyeler possède, dans ses collections, des Cézanne, des Van Gogh mais aucun Gauguin. Elle n’a pas l’ambition (ni les moyens d’ailleurs) de faire une rétrospective complète de son œuvre, comme celle, souvenez-vous, organisée au Grand Palais en 1989 ou, plus récemment, par la Tate Modern en 2010. L’exposition est centrée sur la maturité de l’artiste, le moment où, passée sa période impressionniste, il trouve son propre langage pictural et devient un des grands peintres du mouvement symboliste. Le parcours, chronologique, suit ses pérégrinations, entre ses séjours en Bretagne, ses deux voyages à Tahiti et son installation finale aux îles Marquises où il est mort en mai 1903.

Pourtant une légère déception quant à l'absence d’analyse novatrice de l’œuvre…

Effectivement, le simple nom de Gauguin suffit à attirer les foules. Reste que la Fondation Beyeler a réussi, en six ans de négociations, à obtenir des prêts assez exceptionnels, à l’image du tableau «D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?», conservé au Musée de Boston. Une toile immense par son format et par son importance puisqu’elle est considérée comme le testament artistique de Gauguin.
Autres exemples, un ensemble de six tableaux somptueux prêtés par des institutions russes, le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et le musée Pouchkine, dont une sublime «Cueillette des fruits» baignée de lumière dorée ; Quelques surprises aussi : des œuvres qui n’ont pas été exposées depuis des décennies comme ce curieux portrait d’Annah la javanaise, maitresse parisienne de Gauguin. Le principal problème avec Gauguin vient de l’extrême fragilité des œuvre s, peintes sur des toiles de mauvaise qualité, pas vernies. «Le Marché» par exemple, un tableau dit «égyptien» car il s’inspire des représentations de profil égyptiennes, n’était pas sorti du Kunstmuseum de Bâle depuis la seconde Guerre mondiale.

Paul Gauguin - "Jour de marché" (1892)
Paul Gauguin - "Jour de marché" (1892)

Paul Gauguin, qui fait l’objet d’une exposition à la Fondation Beyeler de Bâle, est un personnage assez fascinant…Sa vie a tout du roman. Il naît à Paris quelques mois après la Révolution de 1848. Un an après, sa famille doit émigrer au Pérou : son père, journaliste républicain, fuit l’arrivée au pouvoir de Louis Napoléon et il meurt pendant la traversée. Pourquoi le Pérou ? Sa mère a des origines péruviennes et Gauguin dit volontiers que son nez busqué lui vient de ses ancêtres incas ! La petite famille est recueillie par un oncle fortuné de Lima mais, cinq ans plus tard, nouvel exil : la guerre civile éclate et tous regagnent la France. Sa mère travaille alors comme couturière et, dès l’âge de 17 ans, Gauguin s’engage dans la marine marchande, puis dans la marine de guerre. Il fait le tour du monde et voyage jusqu’au cercle polaire.
À 23 ans, il met fin à sa carrière de marin et devient, devinez-quoi, banquier et boursicoteur prospère. Il peint à ses heures perdues et se met à fréquenter les impressionnistes, Pissarro, Cézanne…, dont il achète les toiles. En 1883, il décide finalement de se consacrer entièrement à la peinture et se rapproche des symbolistes. Et c’est le début d’une longue déchéance sociale pour ce personnage flamboyant, volontiers dandy. Dans cette rupture, il abandonne aussi sa femme et ses cinq enfants. C’est à la fois parce qu’il n’a plus un sou et parce qu’il aspire à un retour aux sources qu’il part en Bretagne où il va jeter les bases d’un style pictural nouveau, avec un tableau très fort, exposé à Bâle, la «Vision du sermon».

De la Bretagne à Tahiti, Gauguin va chercher l’inspiration toujours plus loin…

Gauguin parle de cette «terrible démangeaison d’inconnu qui (lui) fait faire des folies». En fait, toute sa vie, il est en quête de ce que les artistes symbolistes appellent les «lieux d’énergie», qui n’ont pas encore été pervertis par la société moderne. A Tahiti ou aux Marquises, il cherche une sorte d’état primitif de l’Humanité mais il ne trouvera jamais ce paradis sur terre. Ces peintures exotiques, pleines de couleurs et de sensualité, sont bien plus complexes qu’on pourrait le croire à première vue. Gauguin les truffe de références aux traditions spirituelles locales, qui ont déjà en grande partie disparu à son arrivée. Il puise aussi, grâce à une collection de photographies, dans le répertoire esthétique et spirituel des grandes civilisations, de l’Égypte à l’Inde. Nombre de ses toiles n’ont d’ailleurs pas été totalement déchiffrées par les historiens de l’art. Avec leurs titres énigmatiques, elles gardent une forme de mystère, de mélancolie, qui fait tout leur charme.

Jusqu’au 28 juin. On voit, en tout, une cinquantaine de chefs d’œuvre, provenant de treize pays différents. Et aussi, signalons-le, un bel ensemble de céramiques et de sculptures sur bois d’une grande force visuelle. Et puis, sachez que la Fondation Beyeler expose encore jusqu’au 22 mars les œuvres de Peter Doig qui par ses couleurs intenses, ses scènes faussement quotidiennes, teintées d’étrangeté, est un héritier de Gauguin.

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