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Samedi 7 février 2015
11 min

L'exposition "Fashion Mix" au Musée de l'Histoire de l'immigration

Cécile Jaurès nous emmène aujourd'hui au Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris, où l’exposition «Fashion Mix» montre comment les créateurs étrangers ont révolutionné la mode française.

L'exposition "Fashion Mix" au Musée de l'Histoire de l'immigration
affiche fashion mix

Savez-vous qui a inventé la haute couture au XIXème siècle ? Eh bien, figurez-vous que ce n’est pas un Français mais un Anglais : Charles Frederick Worth. Je dis Worth mais lui voulait qu’on prononce son nom à la française : Vort. Il arrive à Paris à l’âge de vingt ans, en 1825. Il travaille d’abord chez Gagelin, un grand marchand de tissus et de manteaux. Très vite, il en devient le principal vendeur et crée un département couture dont le succès ne se dément pas. En 1858, il finit par lancer sa propre maison. Worth ne se considère pas comme un artisan mais comme un artiste. Il inscrit son nom, sa griffe, à l’intérieur des robes, comme un peintre signe un tableau. Il invente le principe descollections saisonnières et, au lieu d’envoyer ses modèles aux magazines de mode par le biais de petites poupées habillées, il organise bientôt des défilés, de modèles vivants donc, dans les luxueux salons. Les élégantes de la haute société et les cours européennes s’arrachent ses créations flamboyantes : il habille l’impératrice Eugénie, la princesse de Metternick mais aussi des vedettes comme Sarah Bernhardt.

Il invente, en quelque sorte, le personnage de créateur de mode…

Oui, et il va faire école. Dans son sillage, de nombreuses maisons de mode anglaises comme Redfern vont s’installer sur les grands boulevards. On retrouve d’ailleurs des traces du style exubérant de Worth jusqu’à aujourd’hui chez des excentriques comme Vivienne Westwood, John Galliano ou Alexander McQueen. Rappelons que ces deux derniers ont tout de même dirigé les maisons Dior et Givenchy, incarnations de la Haute couture made in France.
Car c’est là toute l’originalité de cette exposition conçue par le musée Galliera : elle rend hommage, en ces temps de repli identitaire, à tous ces créateurs étrangers qui ont, au fil des décennies, revivifié la mode française. On ne le réalise pas toujours mais le commissaire de l’exposition, Olivier Saillard, a recensé plus de 260 couturiers ou stylistes venus «d’ailleurs» ! Impossible évidemment de montrer des créations de chacun d’entre eux, dans la galerie assez réduite du musée, où les mannequins sont juchés sur une sorte de podium géant. Le parcours les regroupe donc par nationalité (les Britanniques, les Russes, les Italiens, etc) et il met surtout en avant les plus connus d’entre eux comme l’Andalou Mario Fortuny, l’Italienne Elsa Schiaparelli, le japonais Kenzo ou le belge Martin Margiela. Du coup, on peut regretter quelques oublis : pas un mot, par exemple, du bouillonnement artistique actuel des créateurs africains.

L'exposition "Fashion Mix" au Musée de l'Histoire de l'immigration
L'exposition "Fashion Mix" au Musée de l'Histoire de l'immigration

Cette exposition «Fashion Mix» met en lumière, l’apport fondamental des couturiers étrangers à la mode française. Il rend aussi hommage aux petites mains.

En effet. L’exposition évoque par exemple l’arrivée des aristocrates russes après la Révolution de 1917. Quelques années plus tôt, le succès des ballets de Serge de Diaghilev avait popularisé le style folklorique slave. Du coup, quand débarquent en France toutes ces jeunes femmes de bonne famille, qui ont bien sûr appris la broderie, elles sont vite employées dans des ateliers, comme celui ouvert par la grande duchesse Marie Pavlovna, qui fournissait la maison Chanel. Souvenez-vous, Dominique, l’écrivain Nina Berberova a raconté comment, à son arrivée à Paris, elle a passé des nuits entières à coudre et broder... En fait, bien des parcours personnels que l’on découvre dans cette exposition sont intimement liés à l’histoire de l’immigration. Cristôbal Balenciaga, par exemple, a fui la guerre civile en Espagne en 1936 et il dessine les croquis de sa première collection sur le papier à en-tête de l’hôtel Elysées où il a posé ses valises. La famille de Paco Rabanne s’est exilé en France, après l’exécution par Franco de son père, un général républicain.

Toutes les histoires sont-elles aussi douloureuses ?

Non, bien sûr. Le talent du jeune tunisien Azzedine Alaïa, arrivé à la fin des années 50, a été vite repéré par des comtesses qui vont le prendre sous leurs ailes. On connaît la suite : le succès dans les années 80 de ses robes sculpturales, et l’incroyable longévité de sa marque. Ce qui est amusant, c’est qu’il a toujours refusé les décorations officielles. Il dit que sa «carte de naturalisation française est celle qui l’honore le plus». Bien sûr, les créateurs ne sont pas toujours aussi bien accueillis. Si Alaïa et Kenzo triomphent, d’autres stylistes plus conceptuels, japonais ou belges, vont avoir des difficultés à faire reconnaître leur talent. Certains articles de presse sur Issey Miyake, Yohji Yamamoto ou Rei Kawakubo sont assez hallucinants de chauvinisme. Un journaliste parle même du «péril nippon». Et pourtant : l’exposition montre à quel point ces étrangers ont souvent intériorisé les codes hexagonaux avant de les marier à leur culture. Ils ont mis, en somme, leur créativité, leur sensibilité au service du patrimoine français.

♫ EXTRAITS

Johann Strauss - Radetzky march
Vienna Johann Strauss orchestra
Johannes Wilder, direction
MAPO 8. 225353

Modest Moussorgski - La couturière
Alice Ader, piano
FUGA LIBERA FUG566/1


L’exposition dure jusqu’au 31 mai, au Palais de la Porte dorée.

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