Samedi 9 mai 2015
9 min

"L'Empire du Sultan" au Palais des beaux-arts de Bruxelles

Aujourd'hui, Cécile Jaurès nous conduit à Bruxelles, où le Palais des beaux-arts consacre une exposition à l’empire ottoman vu par les peintres de la Renaissance.

Commençons par une petite devinette. Si je vous dis : un profil d’aigle, une moustache fournie et un immense turban blanc. Devinez-vous de qui je parle ? Vous vous doutez qu’il s’agit d’un sultan ou d’un vizir. Si je vous dis maintenant qu’il a épousé une chrétienne rousse originaire des Carpathes, une ancienne esclave dont la légendaire beauté inspira nombre de peintres, d’écrivains et de compositeurs. Joseph Haydn, par exemple, lui consacrera une symphonie (la n°63).
Il s’agit de Soliman le magnifique et de Roxelane, ce «couple glamour» comme le décrivent avec une pointe de provocation les trois commissaires de l’exposition bruxelloise. Soliman et Roxelane fascinaient déjà leurs contemporains, Orientaux comme Occidentaux. Pendant ses quarante-six années de son règne, au milieu du XVIème siècle, Soliman, grand conquérant, repoussa les limites de l’empire ottoman, des portes de Vienne jusqu’aux rives de l’océan indien. Pour les Occidentaux, c’était donc un adversaire redoutable ; craint mais estimé aussi bien pour sa stratégie militaire que pour la bonne gestion de son royaume ou son rôle de protecteur des arts et des lettres. Ce sont d’ailleurs les Occidentaux qui lui ont donné ce surnom de «magnifique».

Tous deux furent souvent représentés par les artistes de la Renaissance

On retrouve dans les collections princières, comme celle du duc de Mantoue ou d’Urbino, nombre de portraits de Soliman. L’exposition du Palais des beaux-arts montre notamment un magnifique tableau du sultan à la fin de sa vie peint par Véronèse et son atelier, ou un autre, tout aussi somptueux, du souverain jeune, réalisé par un artiste vénitien de l’entourage du Titie n. On n’a pas retrouvé de représentations signées de la main même du maître mais de nombreux indices laissent penser que c’est dans l’atelier du Titien que se fixa le modèle de représentation qui inspira ensuite toute une lignée d’artistes : le visage mince, le nez aquilin, le menton pointu...
Il y a, en fait, une longue tradition de portraits – réalistes ou fantasmés - de sultans ottomans, commandés parfois par les souverains eux-mêmes. A la fin du XVème siècle par exemple, c’est sur l’invitation de Mehmet II que le vénitien Gentile Bellini fait le voyage jusqu’à Constantinople. Bien d’autres artistes mais aussi diplomates ou commerçants vont visiter la Sublime Porte. En 1533, Pieter Coecke van Aelst est envoyé par un marchand bruxellois pour établir un commerce de tapisseries à la cour du sultan. En fait, sa mission se solde par un échec (en bon musulman, Soliman ne s’intéresse pas aux tapisseries figuratives) mais Van Aelst rapporte de son périple des centaines de dessins qui forment une incroyable frise de quatre mètres cinquante de long sur les «mœurs turques». On y voit des prières, des funérailles, un mariage… Cette gravure est une sorte de bande dessinée avant l’heure, dont Rembrandt lui-même posséda un exemplaire.

Paolo Veronese (et son atelier), Sultan Bajezid I © Collection Bayerische Staatsgemäldesammlungen, München
Paolo Veronese (et son atelier), Sultan Bajezid I © Collection Bayerische Staatsgemäldesammlungen, München

L’exposition du palais des Beaux-Arts de Bruxelles explore les relations entre les Ottomans et les Européens de la Renaissance. Un mélange de crainte et fascination réciproque.

Le parcours s’étend sur près de cent cinquante ans, de la chute de Constantinople en 1453 jusqu’au début du XVIIème siècle. Le plus étonnant, c’est que, malgré les affrontements militaires qui les opposent constamment, le monde ottoman et l’Europe de la Renaissance ne cessent de s’échanger biens et idées, de s’influencer mutuellement. L’exposition rassemble les images de cet «ailleurs», tour à tour diabolisé ou admiré. Ces représentations signées Dürer, Tintoret ou Hans Memling sont souvent instrumentalisées par les instances politiques ou religieuses. On voit beaucoup de Turcs symbolisant les incroyants dans des gravures représentant le martyr des premiers saints ou l’Apocalypse.
À l’inverse, les protestants saluent les moeurs sévères des Ottomans et leur tolérance envers les communautés non musulmanes de l’empire. Figurez-vous que les Gueux flamands qui se révoltent au XVIème siècle contre les troupes espagnoles, catholiques, portent des médailles en forme de croissant ! Leur mot d’ordre : plutôt turc que papiste !

L’exposition montre aussi tout un florilège d’objets précieux...

Il y a un réel attrait pour le savoir-faire des artisans ottomans. Les Européens importent des armures, des céramiques, des automates ou encore des soieries, souvent utilisées comme parures d’autels dans les églises. Les tapis orientaux sont également prisés des riches demeures ; ils ornent les murs, trônent sur les tables de jeu ou sur la couche des morts, comme en témoignent de nombreux tableaux. Sur les toiles, les peintres créaient souvent leur propre motif, librement inspiré des arabesques orientales, et on finit par parler des tapis Holbein ou Memling comme s’ils avaient réellement existé.
Autre curiosité, d’étranges masques «maures», fabriqués au XVIème siècle par les armuriers praguois pour des tournois de mascarade. Maximilien Ier ou Ferdinand II de Tyrol avaient coutume d’orchestrer de grandes mises en scène publiques, où des acteurs incarnaient janissaires et autres guerriers turcs. Et, pour une fois, les troupes ottomanes pliaient devant la force des Habsbourg !

Jusqu’au 31 mai, au Palais des beaux-arts de Bruxelles. 160 oeuvres d’art et objets précieux venus de la National Gallery et du British Museum de Londres, du Metropolitan Museum de New York, des musées de Vienne ou de Berlin.


♫ EXTRAITS

Joseph Martin Kraus - Soliman II
Ballet entrée des esclaves
Concerto Köln
DEUT 474193-2

Wolfgang Amadeus Mozart - Rondo alla turca
Lang lang,p
SONCLA 88843082522

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