Samedi 31 janvier 2015
13 min

Jean-François Millet raconté par Chantal Georgel

Ce matin, Cécile Jaurès nous emmène sur les traces du peintre Jean-François Millet, à la pointe de la Hague, dans le Cotentin, en Normandie...

Je vous propose cette balade à l’occasion de la parution d’un beau livre consacré au peintre Jean-François Millet (que les Normands prononcent Milet et non Millet, mais je doute de réussir à dire Milet pendant toute la chronique…). C’est une véritable somme, jugez-en plutôt : 400 pages grand format, magnifiquement illustrées. Et surtout c’est un livre intéressant parce qu’il vient combler un vide. Figurez-vous qu’on n’a peu écrit sur l’œuvre de Millet : il n’existe aucun catalogue raisonné, recensant l’intégralité de son oeuvre ; Et le dernier ouvrage de référence, tout comme la dernière rétrospective en France, au Grand Palais, date (tenez-vous bien) de 1975 !
En fait, Millet pâtit, auprès du grand public, d’une image un peu désuète, liée à la paysannerie du XIXème siècle. La nostalgie pour la France rurale avait beaucoup joué en sa faveur après sa mort, en 1875, mais aujourd’hui, c’est comme si ses tableaux ne correspondaient plus au goût de notre époque… Enfin, en France, car aux Etats-Unis et au Japon, il figure au panthéon des grands artistes. L’essentiel de son œuvre se trouve d’ailleurs dans ces deux pays. Le Japon vient de lui consacrer une rétrospective pour célébrer, en 2014, le bicentenaire de sa naissance.

Que nous raconte ce livre sur l’artiste Jean-François Millet ?

L’historienne Chantal Georgel, ancienne professeur de l’école du Louvre, est une remarquable pédagogue, son texte se lit comme un roman. Elle s’attache à nuancer le cliché du «peintre paysan», accolé depuis toujours à l’artiste. Elle s’est plongée dans sa correspondance pour mieux comprendre son univers mental, ses sources d’inspiration. Il est vrai que les liens de Millet avec le terroir normand sont incontestables. Il est né à Gruchy, un hameau situé à la pointe nord du Cotentin, un coin totalement isolé, inaccessible à l’époque aux voitures et aux diligences. Cette enfance campagnarde, partagée entre l’école, l’église et les travaux des champs, va imprégner son imaginaire. Mais ces parents sont des paysans aisés et cultivés. L’un de ses grands-oncles fut même professeur de sciences au lycée impérial (futur lycée Louis Le-Grand). Et Jean-François, l’aîné des huit enfants, dévore les ouvrages de la bibliothèque familiale : il lit la Bible et Virgile en latin, mais aussi Saint-Augustin, Bossuet, Pascal, Montaigne, Shakespeare et Victor Hugo. Il découvre très tôt la mythologie grecque et romaine, ainsi que des traités de physique et de médecine. On est bien loin de la caricature du «paysan qui peint des paysans», moqué par les frères Goncourt.

Jean-François Millet-Autoportrait (1841)
Jean-François Millet-Autoportrait (1841)

Le livre décrit Jean-François Millet comme un homme cultivé et d’une grande curiosité …et ce dès l’enfance. Quand sa famille remarque ses dons pour le dessin, il est très vite envoyé à Cherbourg, à l’école de la ville, puis entre en apprentissage dans l’atelier d’un peintre local. C’est au musée Thomas-Henry de Cherbourg qu’il découvre ses premières œuvres d’art : des dessins de Caravage, de tableaux de Murillo ou de Van Dyck. Un second éblouissement viendra en 1837 lors de sa visite du Louvre à Paris. Ses lettres parlent de sa fascination pour Fra Angelico et les Primitifs, pour Mantegna et ses «martyrs», pour Michel-Ange, bien sûr, mais aussi pour Poussin. Le livre explique bien comment ces grands maîtres vont inspirer ses compositions. Et les illustrations en grand format permettent de se replonger dans cette peinture assez prodigieuse.

D’où vient alors cette réputation de sauvage ?

Dès son apprentissage à l’atelier Delaroche, l’un des plus réputés de Paris, ses camarades le surnomment «l’homme des bois», à cause de ses manières campagnardes. Pourtant, lorsqu’il débute comme peintre en 1841, il fait presque figure de notable : une de ses œuvres est acceptée au Salon, il épouse une jeune fille de bonne famille, Pauline Ono. Pour vivre, il peint beaucoup de portraits, imprégnés des poses austères et des clair-obscur flamands, mais aussi beaucoup de petits tableaux mythologiques, historiques, voire érotiques, des toiles aujourd’hui malheureusement disparues. Il réalise aussi de nombreuses enseignes, comme une petite laitière ou un cheval pour un vétérinaire, comme l’ont fait avant lui Chardin, Watteau ou Delacroix.

Il faut savoir que Millet contribuera lui-même à forger cette légende de peintre-paysan. À la mort de sa première femme, il se met en ménage avec une ancienne servante, Catherine Lemaire, dont il aura 9 enfants. Il s’installe en 1849 à Barbizon dans ce qu’il appellera sa «tanière». La petite tribu vit dans une certaine autarcie : il fréquente peu les autres peintres, se met à porter des habits de paysan, des sabots... même s’il continue à venir régulièrement à Paris pour voir les musées, le Salon, les ventes… Côté peinture, il se consacre désormais aux scènes campagnardes : les fameux semeurs, moissonneurs, bêcheurs, glaneuses, faneuses ou bergères qui vont assurer sa postérité. Dans une de ses lettres, il invite un de ses biographes à, je cite, «bien appuyer sur le rustique» !

Pour prolonger la lecture, je vous invite à partir sur les traces du peintre à Gréville-Hague. En empruntant le chemin des douaniers, on retrouve quelques uns des magnifiques paysages sauvages peints par Millet, comme les falaises de Gréville et le rocher du Castel, et on peut visiter sa maison natale, qui rouvre au public en février, le temps des vacances scolaires, puis pour la belle saison, à partir d’avril. Une petite exposition évoque ses souvenirs d’enfance avec une dizaine de dessins et de gravures originales de Millet, prêtés par le Musée Thomas-Henry de Cherbourg, fermé lui jusqu’en décembre pour des travaux de rénovation.

♫ EXTRAITS

Jacques-Martin Hotteterre - Suite en sol mineur n°2
Gavotte
Camerata Köln
CPO CPO 777 790

Daniel-François-Esprit Auber - La muette de Portici
Le chœur du marché
Chamber orchestra for Flanders
Walter Proost, direction
ETCE KTC 1285


millet - livre
millet - livre

Chantal Georgel Millet
Editions Citadelles et Mazenod
189 €.

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