Samedi 16 mai 2015
11 min

Degas, un peintre impressionniste ?

Aujourd’hui, Cécile Jaurès nous emmène à Giverny, dans l’Eure, au musée des impressionnismes qui consacre à Edgar Degas une belle exposition.

Commençons par une devinette. Qui a dit : «Si j’étais le gouvernement, j’aurais une brigade de gendarmerie pour surveiller les gens qui font du paysage sur nature» ? Il s’agit d’Edgar Degas, ce qui est étonnant de la part de celui que l’on considère aujourd’hui comme une figure majeure de l’impressionnisme.
Durant sa longue carrière (il est mort en 1917 à 83 ans), Degas n’a jamais eu la langue dans sa poche et ses bons mots lui ont valu de nombreux ennemis. Lorsqu’il visite l’exposition des «Nymphéas» de Monet, par exemple, il dit, avec cet humour à froid qui le caractérise : «Je n’éprouve pas le besoin de perdre connaissance devant un étang». Quand il croise le peintre, il lui lance : «Je ne suis resté qu’une seconde, vos tableaux m’ont donné le vertige !» Ça vous pose le personnage...
Alors, Degas est-il un peintre impressionniste ? Pour tenter de répondre à cette question, la passionnante exposition du musée de Giverny a réuni quatre-vingt œuvres. Un tiers provient du musée d’Orsay, avec qui la jeune institution a noué un fructueux partenariat dès sa création en 2009. D’autres œuvres viennent d’Écosse, de Suisse ou des Etats-Unis. Plusieurs d’entre elles ont également été prêtées par des collectionneurs privés, comme cette magnifique série de danseuses.

Des études au pastel et au fusain qui dialoguent admirablement avec les toiles achevées.

Degas-portrait_603x380
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Degas entretient des rapports complexes avec les peintres impressionnistes. Il est très admiré. Lui-même salue le talent de Manet dont il possède plusieurs toiles. Sa vaste collection comprend aussi des Pissarro, des Cézanne, des Van Gogh ou des Renoir. Rappelons que Degas fut le promoteur des huit expositions qui, entre 1874 et 1886, marquèrent la naissance et l’apogée du mouvement. Il participa d’ailleurs à sept d’entre elles. Pour autant, aucune de ces expositions ne revendique le terme d’«impressionniste» ou ne prétend rassembler un groupe d’artistes définis. L’historien de l’art Henri Loyrette parle, à juste titre, de «nébuleuse aux contours indéterminés». Une nébuleuse sans école, sans manifeste, sans chef de file auto-proclamé.
Degas lui-même n’aime pas ce terme «impressionniste», inventé je vous le rappelle par le critique Louis Leroy dans un article du Charivari à propos d’un tableau de Monet, «Impression, soleil levant». En fait, Degas ne peut se retrouver dans cette appellation qui évoque la peinture de paysage (lui se concentre sur les visages et les corps), et le travail de plein air. Il ne peint jamais sur le motif mais toujours de mémoire, dans son atelier. Il proclame d’ailleurs crânement à ses camarades : «Il vous faut la vie naturelle, à moi la vie factice !».

À l’étiquette d’«impressionniste», Degas préfère celle d’«indépendant ». Le but des expositions qu’il organise est surtout d’offrir une visibilité à des conceptions picturales d’avant-garde, qui tranchent avec la tradition académique de l’époque, très sclérosée.

Degas a une place à part dans le groupe des peintres impressionnistes. Premièrement, il n’est pas issu du même milieu que la plupart de ses camarades. Il vient d’une famille bourgeoise, très cultivée. Son père, un banquier mélomane, amateur d’art, l’encourage dans la voie artistique et l’emmène, dès son enfance, admirer des Watteau et des Rembrandt dans les appartements-galeries de ses amis collectionneurs. Contrairement à bien des peintres impressionnistes, Degas reçoit une formation classique. Il s’inscrit à l’école des Beaux-Arts, il rencontre Ingres, son modèle absolu, qui lui aurait conseillé : «Faites des lignes, jeune homme, beaucoup de lignes».
On retrouve d’ailleurs l’influence d’Ingres dans certains dessins de jeunesse exposés à Giverny, comme ce portrait du cousin napolitain de Degas, Adelchi Morbilli, réalisé lors d’un grand voyage de trois ans à travers l’Italie.

Pour Degas, l’art du dessin est le «pilier sacré sur lequel tout repose».

Non seulement il étudie et copie les maîtres anciens, et ce jusqu’à la fin de sa vie, mais aussi il prépare longuement ses compositions qu’il «met au carreau», autrement dit, il reporte son dessin sur la toile par un système de grilles. Bref, on est loin de la spontanéité affichée par certains de ses confrères.
Il a pourtant de nombreux points en commun avec eux : la liberté de sa touche, la singularité de ses cadrages et son intérêt pour la vie moderne. Toute une série de scènes font revivre le quotidien de son époque : des prostitués qui bavardent à la terrasse d’un café, des danseuses en pleine répétition, des repasseuses, des musiciens ou des négociants en coton. Uniquement des personnes actives, en mouvement ! Il faut voir avec quelle audace il réinterprète le portrait classique : quand il peint Henri Rouart, capitaine d’industrie, c’est de profil, légèrement décentré dans le fond, l’usine est esquissée à grands traits, presque floue, comme pour suggérer que l’homme traverse la cour à grands pas.

Marine Degas
Marine Degas

Et, comme expliqué précédemment, le visage et le corps étaient ses sujets de prédilection. Le musée de Giverny montre également une superbe collection de marines inspirées par un séjour en Normandie. Il les avait présenté, à la surprise générale, lors de sa première exposition monographique de 1892, comme pour défier ses confrères impressionnistes sur leur propre terrain. Décidément, Degas refuse d’être là où on l’attend !

Jusqu’au 19 juillet, au musée des impressionnismes, à Giverny. Ne manquez pas de voir l’accrochage semi-permanent, une évocation de la colonie de Giverny avec des toiles de Maurice Denis, de Sisley… Et de faire un tour au jardin voisin de la maison de Claude Monet.

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EXTRAITS

Adolphe Adam - Gisèle
Galop un peu lourd
NAXOS 8.558144

Charles Valentin Alkan - 25 préludes , dans tous les tons majeurs et mineurs, opus 31
"J’étais endormie mais mon cœur veillait"
Stanley Hoogland, piano
BRILLC 92109

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