Samedi 14 mars 2015
9 min

De Raphaël à Gauguin, les trésors de la collection Jean Bonna à la Fondation de l’Hermitage de Lausanne

Ce matin, Cécile Jaurès nous emmène en Suisse, à Lausanne, où la Fondation de l’Hermitage expose actuellement les «trésors de la collection Jean Bonna».

Que diriez-vous de vous réveiller le matin en posant les yeux sur une «jeune femme à sa toilette» croquée au fusain par Degas ou sur un délicat paysage à la plume de Rembrandt ? Une délicieuse façon de démarrer la journée, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est le quotidien du collectionneur Jean Bonna, un banquier suisse retiré des affaires depuis 2007. Son hôtel particulier du Vieux-Genève abrite 453 dessins, accrochés du sol au plafond, à touche-touche, comme une tapisserie, dans presque toutes les pièces.
Pour la Fondation de l’Hermitage, à Lausanne, Jean Bonna a décroché de ses murs 150 des trésors de papier qu’il collecte depuis trente ans. Ce n’est pas la première fois qu’il partage sa passion avec le grand public. Depuis une petite dizaine d’années, il prête généreusement aux musées, au grand dam de sa conservatrice qui s’inquiète de la fragilité extrême des œuvres, notamment des pastels qui perdent un peu de leurs pigments à chaque déplacement… Malgré tout, la collection a même déjà fait l’objet de plusieurs expositions, à l’école des Beaux-Arts de Paris en 2006 par exemple ou au Metropolitan Museum de New York en 2009.

Qu’apporte de plus la présentation de la Fondation de l’Hermitage ?

Le lieu, tout d’abord. Cette élégante demeure du XIXème siècle, située sur les hauteurs de Lausanne, restitue un peu de l’ambiance intime qui entoure la collection. De plus, cette exposition, la plus complète jamais réalisée, rend bien compte de l’ambition du collectionneur : offrir un panorama de l’art du dessin à travers les âges, de la Renaissance au XIXème siècle. Jugez-en plutôt : au rez-de-chaussée, les écoles italiennes, Bellini, Le Pérugin, Canaletto, Tiepolo… et l’une des pièces les plus prestigieuses : une rarissime sanguine de Raphaël, représentant deux cavaliers et un homme portant une pique. Il s’agit d’une étude réalisée pour une tapisserie de la Chapelle Sixtine, sur la conversion de Saint Paul.
Au premier étage, on passe à l’école française avec Boucher, Watteau, Lorrain, Fragonard ou encore Chardin, avec deux charmants portraits d’enfants crayonnés au pastel. Une technique adoptée par le peintre à la fin de sa vie, sans doute parce qu’il était devenu allergique aux liants de la peinture. Deux œuvres rares quand on sait que seuls douze pastels de Chardin sont parvenus jusqu’à nous. Mais poursuivons la visite avec l’école du Nord présentée dans les combles, puis au sous-sol, avec le romantisme français et les impressionnistes, de Géricault à Courbet, de Millet à Gauguin !
La collection s’enrichit de cinq à dix œuvres chaque année. Parmi les dernières acquisitions, il y a une saisissante allégorie de la Ville de Prague par Alphonse Mucha, une ravissante tête féminine d’Ingres présentée dans une section consacrée aux miniatures, ou ce portrait de la farouche Jane Morris au crayon noir et fusain par l’Anglais Rossetti. En tout, près d’une quinzaine d’œuvres sont exposées pour la première fois.

Baccio (Bartolomeo) Bandinelli, « Etude de tête vue de dos, de profil vers la droite » (vers 1518) - Sanguine, collection Jean Bonna © photo Patrick Goetelen, Genève Hermitage
Baccio (Bartolomeo) Bandinelli, « Etude de tête vue de dos, de profil vers la droite » (vers 1518) - Sanguine, collection Jean Bonna © photo Patrick Goetelen, Genève Hermitage

Que sait-on de Jean Bonna, ce collectionneur dont les œuvres graphiques sont exposés à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne ?

Peu de choses car c’est un homme plutôt discret. Il est né à Genève en 1945, il est l’aîné de sept enfants, fils de banquier, diplômé en lettres et en droit. Sa famille a le goût des belles choses. Avant ses dix ans, il a visité la Chapelle Sixtine, le Louvre et la Galerie des Offices à Florence, lieux de ses premiers émerveillements. Passionné de lecture, il devient bibliophile à 9 ans en achetant un Rabelais dans une édition de 1803. Sa collection compte désormais 3000 ouvrages et manuscrits originaux, de Villon à Mallarmé, de Du Bellay à Camus. La Bibliothèque de l’Arsenal, à Paris, en exposera d’ailleurs le fleuron du 21 avril au 24 mai.
C’est par cet amour des livres, des incunables illustrés, qu’il va peu à peu s’intéresser à la gravure puis au dessin, dont il apprécie le caractère unique. Son premier achat important date de janvier 1988 : au lendemain du krach boursier, le banquier achète chez Christie’s «Deux têtes de chevaux» du Cavalier d’Arpin. Ce dessin nerveux à la pierre noire, rehaussé de sanguine, a été réattribué depuis à l’entourage de l’artiste, mais qu’importe, Jean Bonna ne revend jamais ses pièces et il fonctionne uniquement aux coups de cœur. Il se dit perpétuellement en quête de la «feuille émouvante».

Qu’est-ce qui l’émeut justement ?

Il aime la spontanéité du dessin, sa fraîcheur, mais se garde d’acheter les premières ébauches, les «gribouillis» comme il dit, même s’ils sont signés de main de maître. Il privilégie les compositions abouties, souvent mises en couleur, qui font dire à sa conservatrice Nathalie Strasser qu’il est, je cite, un «collectionneur de tableaux rentré».

Quels sont ses thèmes de prédilection ?

Les paysages paisibles, harmonieux, le monde animal. Ne ratez pas cet adorable marcassin qu’on voudrait pouvoir caresser tant ses poils semblent avoir été dessinés un à un par l’Allemand Hans Hoffmann au XVIème siècle. On trouve aussi beaucoup de figures féminines, souvent mélancoliques ou pensives, souvent de trois-quarts ou de dos, exposant au regard leur chevelure, boucles soyeuses, chignon aux rubans entrelacés ou invraisemblable choucroute à la Marie Antoinette… La grâce sous toutes ses formes.


Jusqu’au 25 mai à la Fondation de l’Hermitage.

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