William Christie – Le baroque français à l’américaine

Le claveciniste et chef d’orchestre William Christie est l’un des plus grands pionniers de l’interprétation de la musique baroque française au XXe siècle. Le plus français des américains célèbre cette année les 40 ans de son ensemble Les Arts Florissants.

William Christie – Le baroque français à l’américaine
William Christie, le plus français des américains., © AFP / Oscar Ortega

Né le 19 décembre 1944 à Buffalo, état de New York, William Christie se passionne pour la musique baroque dès l'âge de dix ans lorsque sa grand-mère lui offre un enregistrement des œuvres de François Couperin. Après cet événement fondateur, le claveciniste et chef d'orchestre consacre l'ensemble de sa carrière à la renaissance du baroque.

Diplômé en histoire de l’art à l’université de Harvard en 1966, il poursuit des études de clavecin à l’Université de Yale auprès du grand claveciniste Ralph Kirkpatrick, avant de rejoindre le collège de Dartmouth en tant que professeur de musique.

Non au Vietnam, oui à la France

Son contrat à Dartmouth dure seulement un an et William Christie décide de quitter son pays natal en 1971. S’il cherche d’abord à fuir la conscription pour la guerre du Vietnam, conflit auquel le jeune musicien est fermement opposé, son sentiment de révolte est exacerbé le 4 mai 1970 lorsque de nombreux étudiants militants sont fusillés à Kent State par la garde nationale de l'Ohio. 

Au désir urgent de quitter son pays s’ajoute également l’envie de découvrir des pays européens au sein desquels la culture musicale serait mieux valorisée : « Je suis très fier de mon pays d’adoption qui fait beaucoup plus d’efforts qu’aucun autre pour maintenir la culture vivante », dira-t-il 45 ans plus tard en 2016 lors d’une interview avec le magazine Diapason.

Il passe par l’Angleterre et l’Italie avant d’arriver finalement à Paris en 1971. Rapidement remarqué pour ses talents musicaux, il enregistre en 1972 son premier disque pour l’ORTF, et profite du soutien et des conseils de la comtesse Geneviève Pelletier de Chambure, musicologue et spécialiste de la musique des XV et XVI siècles. 

Du moderne au baroque, un retour vers le passé                  

Peu après son arrivée en France, William Christie devient membre du Five Centuries Ensemble, une formation orientée à la fois vers les musiques du passé de Monteverdi et de Gesualdo mais aussi vers les œuvres contemporaines de Berio et de Ligeti. Christie décide néanmoins de quitter cet ensemble atypique et ambitieux en 1976 car celui-ci accorde plus d’importance à la musique contemporaine qu’aux œuvres baroque auxquelles il tient tant ; il rejoint alors le Concerto Vocale de René Jacobs en 1976, pleinement dédié à l’interprétation de la musique baroque.

Si Christie n’apprécie guère la musique contemporaine, à laquelle il porte peu d’intérêt, il retient néanmoins l’esprit novateur et la liberté d’imagination dont elle fait part : « Rencontrer la musique ancienne et la musique contemporaine, c’est rencontrer la liberté d’expression » (William Christie et les théâtres des Arts florissants, 1979-1999, de Christophe Deshoulières). Une liberté d’expression et un esprit novateur qui feront de William Christie un interprète de renommée mondiale.

La musique baroque, un art florissant avec William Christie

Alors que l’attention musicale du public français semble être accaparée par Pierre Boulez et l’avant-garde musicale, William Christie se tourne vers le passé, avec le baroque des XVIIe et XVIIIe siècles, alors considéré comme totalement désuet. Il se lance le défi de redonner vie à une musique peu jouée, en apportant une nouvelle approche de l’interprétation pour faire découvrir aux français les œuvres oubliées de leur propre patrimoine musical.

En 1979 il fonde Les Arts Florissants, ensemble baroque qui fait appel aux instruments de l’époque de l’œuvre interprétée. Ensemble, ils effectuent un retour aux styles et aux techniques utilisées par les interprètes des XVIIe et XVIIIe siècles, tradition peu courante dans les années 1970.

En quelques années seulement, les musiciens rassemblés sous la direction de Christie formeront l'une des formations baroques les plus réputées au monde, menant à la redécouverte d’un héritage musical longtemps ignoré, français mais aussi européen.

Musicien à la main verte

Outre la musique baroque, une deuxième passion occupe l’attention et les soins du chef américain : les jardins. Christie découvre la Vendée en 1974 lors d’une tournée de quelques jours dans la région. C’est un véritable coup de foudre ; le paysage du département rappelle au chef américain la campagne de Buffalo, où il a grandi. Fils d’architectes et passionné par la renaissance d’objets oubliés par l’histoire, il est peu surprenant que Christie décide de sauver et de reconstruire un logis de 1580 qu’il découvre dans le village de Thiré.

William Christie, fier vendéen
William Christie, fier vendéen, © Luc Castel

Deux ans de restauration furent nécessaires avant de pouvoir s’attaquer aux jardins, que Christie aborde historiquement, comme il a su le faire avec les compositeurs baroques. Souhaitant allier ses deux passions, il fonde en 2002 Le Jardin des Voix, un festival dans son jardin avec pour simple objectif de cultiver et d’encourager de nouveaux talents lyriques, tout en invitant son public à découvrir la musique baroque. 

Rendez-vous musical annuel d’exception, le festival est surtout une révérence à la culture française selon le chef américain, « une manière de dire merci à ma très longue éducation » confie-t-il à Euronews en 2015. Une révérence qui semble porter ses fruits : les publics ont pu par le passé découvrir dans les jardins de Christie les talents lyriques d’artistes tels que le baryton Marc Mauillon, la soprano Sonya Yoncheva et plus récemment la mezzo-soprano Lea Desandre.

Un américain pour sauver la musique française

Si Paris est un lieu de passage souvent privilégié par de nombreux artistes américains souhaitant découvrir la culture française, rares sont ceux qui viennent afin de faire découvrir aux français leur propre culture ! Naturalisé français en 1995, William Christie est aujourd’hui le plus français des américains. Il a su orienter le regard des français vers un répertoire musical longtemps sous-estimé. 

Si la France lui est aujourd’hui reconnaissante, le chef américain remercie également la France, pays unique dans lequel il a été possible de poursuivre un tel projet ambitieux :

« Lorsqu’on me demande si j’aurais pu rester aux États-Unis et faire le même travail, […] je réponds qu’après avoir bien réfléchi, oui, j’aurais pu le faire dans un contexte universitaire. Un temps seulement. À long terme, comme avec les Arts Florissants en France ? Certainement pas. […] En France j’ai pu vivre mon rêve et faire vivre un rêve collectif », raconte-t-il au magazine Classica en 2016. Un rêve collectif qui perdure toujours après 40 ans.